samedi 7 octobre 2017

Que vaut encore l'émission de Ruquier sur France 2, avec Moix & Angot, après le clash surréaliste avec Sandrine Rousseau? (Art.472)


Impossible d'échapper à l'affaire Angot-Rousseau depuis dimanche dernier. On ne compte plus le nombre d'articles qui lui sont consacrées et qui encombrent autant les fils d'actualité que les discussions. La dernière secousse du PAF, le paysage audiovisuel français, a même atteint les côtes orientales de la Méditerranée où des Libanais ont relayé la pétition lancée par l'écrivaine Valentine Goby, pour que l'émission On n'est pas couché présente des « excuses publiques » à la victime, alors qu'ils daignent liker la page du Tribunal Spécial pour le Liban.




Pour le pitch, on a d'un côté Sandrine Rousseau, femme politique, économiste et prof d'université, ayant eu des hautes fonctions au sein du parti Europe Ecologie Les Verts (2009-2017). Elle est engagée dans l'écologie, l'égalité homme-femme, la fin de vie et la place de la femme en politique. Elle était invitée dans l'émission ONPC au lendemain de la sortie de son livre « Parler. Violences sexuelles : pour en finir avec la loi du silence » (Editions Flammarion). Tout est dans le titre. Dans cet ouvrage l'ancienne vice-présidente du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais (2010-2015) raconte son agression sexuelle par un député de son parti, Denis Baupin, un « libertin incompris » comme il a le culot de se définir. Il se trouve qu'elle n'était pas la seule, huit autres élues et collaboratrices d'EELV, auraient été victimes d'harcèlements et d'attouchements sexuels de la part de celui qui était par ailleurs 3e vice-président de l'Assemblée nationale (2012-2016) et adjoint au maire de Paris (2001-2014). L'affaire a été classée sans suite, pour prescription des faits, qui étaient pourtant selon la justice française « susceptibles d'être qualifiés pénalement ». Face à cette injustice, Sandrine Rousseau a décidé de venir dans l'émission de Ruquier pour en parler justement.

De l'autre côté, on a Christine Angot. Mais enfin, ce n'est plus un secret de Polichinelle, cette femme est le moins qu'on puisse dire, bizarroïde. Elle tient à se définir, dans l'émission de samedi dernier, comme « écrivain » et non « écrivaine » car les gens ont du mal à s'imaginer une femme en train d'écrire. C'est c'là oui, merci pour la nuance ! La romancière ne commencera sa carrière aux prestigieuses éditions Gallimard, qu'après une longue traversée du désert qui durera six ans et qui seront ponctués par de nombreux refus. Comme ses livres ne se vendaient pas du tout, ne dépassant pas les 500 exemplaires à tout casser, son quatrième manuscrit est rejeté par l'éditeur parisien. Retour dans le désert pour un moment. Elle finit par trouver un autre éditeur, Fayard. Publication et republication, mais belote et rebelote, ses livres ne se vendent toujours pas. Une nouvelle traversée du désert sans éditeur, jusqu'au jour où elle a la brillante idée d'écrire sur la douloureuse expérience qu'elle a vécue avec son père. Succès immédiat. L'Inseste, publié aux éditions Stock, attirera l'attention des médias et se vendra très bien. Christine Angot devint bankable, reconnue et rentable.

Si je me suis donné la peine de résumer le début de la carrière de Christine Angot, c'est parce qu'il y a un détail, dans lequel s'est caché le diable, qui est passé inaperçu, alors qu'il est essentiel pour bien comprendre la psychologie de la chroniqueuse. Pas l'inceste, tout le monde en a parlé. Angot, ainsi que Moix, se sont permis de mettre en doute la sincérité de la démarche de Sandrine Rousseau, en laissant entendre et en le disant clairement, que son livre est un « discours », et non un « récit ». En gros, l'auteur se sert de sa douloureuse expérience pour en tirer profit. C'est sans doute une remarque fascinante, mais ça ne vous rappelle pas quelqu'un? A supposer que ça soit vrai pour Sandrine Rousseau, c'est exactement ce que Christine Angot a fait en 1999. D'ailleurs si Christine Angot existe et elle est au centre d'une polémique aujourd'hui, c'est justement parce qu'elle a suivi cette stratégie dans le passé. J'adore! C'est cet élément inédit qui m'a poussé à écrire un énième article sur l'affaire. La différence entre les deux femmes est donc énorme: Angot a parlé de son agression sexuelle dans un but personnel et en grande partie "intéressé", attirer l'attention et la sympathie des éditeurs et des médias, afin de devenir à tout prix une écrivaine reconnue et vendre ses livres au-delà de 500 exemplaires, alors que Rousseau le fait dans un but collectif et en grande partie "désintéressé", pour lutter contre le silence du monde politique face aux agressions sexuelles, qui ne se limitent évidemment pas aux écologistes. La cause d'Angot est nombriliste, celle de Rousseau est altruiste. C'est la raison psychologique la plus profonde de ce clash qui restera dans les annales. 

Et même si on ignore tout des deux femmes, il suffit de les regarder et de les écouter pour comprendre en un clin d'oeil qui est sincère et sympathique et qui ne l'est pas. Angot bat tous les records d'aigreur. Il fallait la voir face à François Fillon au printemps dernier. Lui, posé, serein et classe, qu'est-ce qu'il m'est apparu sympathique face à elle, hagarde, insipide, acariâtre. Et encore, Dieu est témoin, je ne portais pas le candidat des Républicains en odeur de sainteté.

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Au-delà de cette tempête dans un verre d'eau, que peut-on s'attendre encore d'une émission qui est à sa 12e année? Là, on a dépassé l'acharnement thérapeutique. Il ne sait plus quoi faire Laurent Ruquier pour ressusciter ce que fut jadis un superbe rendez-vous hebdomadaire sur France 2. Mais franchement, depuis le départ de l'irremplaçable Michel Polac (qui n'a fait qu'une saison en 2006 à cause de son état de santé) et des deux Eric (Zemmour et Naulleau) en 2011, qui ont été congédiés par l'obsession des organisateurs d'assurer le « renouvellement », c'est le déclin. Les pionniers avaient une grande qualité, l'authenticité. Même s'ils étaient aux antipodes l'un de l'autre, dans leur lecture et leur approche de l'actualité et des événements politiques, sociétaux et culturels, ils n'adoptaient pas de postures et d'impostures, selon ce qu'elles peuvent leur apporter comme bénéfices. Les successeurs Natacha Polony et Audrey Pulvar, étaient excellentes, mais elles manquaient de naturel. Aymeric Caron était parfait. Il avait de l'intelligence, de l'authenticité, du sarcasme et du cœur.

Je ne dirai pas autant de Léa Salamé, la fierté nationale franco-libanaise. Elle pourrait briller, mais je ne sais pas où elle a appris qu'un bon journaliste se doit d'interrompre constamment son interlocuteur et ne doit lui laisser aucune occasion de développer ses idées jusqu'au bout! Il fallait la voir avec le Premier ministre Edouard Philippe il y a quelques jours, elle ne s'arrange pas. C'est ce qu'a amené le magazine Challenges à titrer au lendemain : « "L'Emission politique": quand Léa Salamé passeà côté de son interview d'Edouard Philippe ». Hala ya habibté, une interview, n'est pas un bizutage ! En tout cas, sur le comportement hystérique de sa remplaçante, elle est pratiquement la seule à la défendre. Tout ce qu'elle a trouvé à dire et à redire à part « c'est, c'est, c'est... je ne suis personne pour juger de deux souffrances, de deux victimes, face à face... c'est compliqué... Christine Angot, c'est une femme qui n'est que colère, indignation et souffrance, notamment sur ce sujet là ». Mais il n'est pas là le problème, ma cocotte. Le problème, c'est qu'il y a une qui a été agressée par l'autre gratuitement, point barre. Ne pas se prononcer sur ça, relève de la lâcheté, surtout quand on conclut au sujet d'Angot : « laissez-la faire ses preuves... c'est une émission extrêmement difficile à faire ». Mais on s'en tape ! Au passage Salamé a trouvé que Christine Angot était bien face à Fillon, pour vous dire.

Pour la chroniqueuse Vanessa Burggraf, c'est très court, elle était bof. De son passage, il nous reste son fou rire en interrogeant Philippe Poutou sur « l'interdiction des licenciements ». Il faut dire que le sujet s'y prêtait ! Quant à Yann Moix, malgré sa grande culture et un sens de la répartie exquis, il reste néanmoins pompeux sur les bords et psychorigide à cœur. Il serait plus crédible si sa hargne n'était pas si sélective, de même que sa complaisance. Il y a quelques semaines, il a descendu la romancière franco-marocaine Saphia Azzeddine, qui préfère désigner les auteurs des attentats de Paris de « criminels » plutôt que de « terroristes », et pour bien d'autres raisons et il n'avait pas tort (un criminel est l'auteur d'un crime, mais quand le crime est commis pour des raisons islamistes et a comme but de semer la terreur et d'infléchir la politique de la France, son auteur n'est pas un criminel comme les autres, c'est un terroriste, ce qui est beaucoup plus grave, pour la collectivité et pour la justice !), et là, face à la crise délirante aiguë de sa collègue, motus et bouche cousue. Après l'attaque terroriste de Charlie Hebdo, Moix a lancé une pétition pour faire rentrer les dessinateurs satiriques Wolinski, Cabu et Charb au Panthéon de la nation, aux côtés de Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola, Jaurès, Moulin, Malraux, Dumas, Veil, et j'en passe et des meilleurs. Ah, si c'était quelqu'un d'autre, j'aurais bien aimé voir la réaction de cette grande gueule.

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La recherche obsessionnelle du clash, la pierre philosophale pour booster une audience en berne, et la surenchère qui s'en suit, inévitablement, conduisent forcément à ce genre de débats surréalistes. A l'époque des deux Eric, nul besoin de faire du forcing, il y avait des éruptions polémistes qui naissaient naturellement, dans le cadre de débats contradictoires, constructifs et sincères, qui se déroulaient d'une manière civilisée et dans le respect mutuel. Chacun savait où il devait s'arrêter. Actuellement, la confrontation du duo Moix & Angot avec leurs invités, se passe en général bien, n'exagérons pas, mais semble parfois plonger dans la perversité et le sadisme. Certes, ils sont censés critiquer les œuvres et la performance de leurs invités, sans complaisance, mais aussi d'une façon impartiale, sans sélectivité et sans agressivité. Ils n'y arrivent pas avec tout le monde. Avec une enfance maltraitée pour l'un (racontée dans Panthéon, 2006) et un inceste pour l'autre (L'Inceste, 1999), Yann Moix et Christine Angot, les chroniqueurs de l'émission On n'est pas couché, ne semblent pas être en paix avec eux-mêmes. Comment peut-on imaginer qu'ils le soient avec les autres? Les deux Eric l'étaient, avec eux-mêmes et avec les autres. Elle est là la clé de voûte de l'émission : la personnalité des chroniqueurs.

Du temps de Michel Polac, il arrivait que des invités quittent le plateau. Avec Christine Angot, c'est la chroniqueuse qui le fait, en traitant « d'imbéciles » le public qui était témoin de son hystérie et qui l'a hué. Hélas, Ruquier a décidé de ne pas choisir la séquence au montage, et de conclure le débat surréaliste diffusé le 30 septembre sous les applaudissements plutôt que sous les huées : « On voit bien que c'est un sujet sensible. Et pour Christine Angot et pour vous, Sandrine Rousseau ». Dommage. Par souci d'équité, d'honnêteté et par respect du public, insulté lors de l'enregistrement ou qui regardait l'émission en différé, il fallait montrer toute la confrontation, pour que chaque spectateur juge par lui-même, le meilleur choix à faire pour l'avenir : continuer à suivre l'émission, zapper le programme, éteindre la télé, jeter le poste par la fenêtre ou aller se coucher pour de bon

Une semaine plus tard, dans l'émission diffusée le samedi 7 octobre, belote et rebelote, Laurent Ruquier opte pour la politique de l'autruche. Il revient sur l'incident pendant quelques minutes et c'est pratiquement pour ne rien dire, à part qu'il y a deux souffrances et que sa chroniqueuse possède la légitimité pour parler du sujet étant donné sa propre expérience, blablabla et patati et patata. C'est c'là oui, et elle a sans doute la légitimité pour agresser une femme politique gratuitement et infliger au public une crise délirante aiguë et des propos hystériques et décousues ! Je me suis farci deux fois l'Angot. Alors, il n'y aura pas une troisième.


Une dernière chose avant de voguer vers de nouveaux horizons et d'autres occupations. Si le viol est considéré comme une arme de guerre, il est temps d'en prendre conscience et de réagir en conséquence. Le harcèlement et l'agression sexuelle peuvent être utilisées par des hommes pour empêcher les femmes de prendre pleinement leur place dans le monde politique. Aujourd'hui, on n'a pas besoin que le règlement de l'Assemblée nationale autorise les femmes à allaiter en pleine séance ou de créer au plus vite des crèches au palais Bourbon et dans les conseils régionaux, on a besoin que les Sandrine Rousseau ne prêchent plus dans le désert et que leurs agresseurs politiques soient sanctionnés.

Le mot de la fin, je le réserve à mon chroniqueur préféré d'ONPC, Eric Naulleau. A l'annonce de l'arrivée de Christine Angot dans l'émission, il a fait savoir: « Angot refusait d'affronter l'avis critique des chroniqueurs d'ONPC, elle entend désormais donner le sien sur les livres des autres ». Ah c'est pas bien Christine! Et en pleine polémique, il a tenu à apporter son grain de sel: « (Christine Angot) c'est peut-être la plus grande imposture littéraire de ces cinquante dernières années en France ». A comparer et à méditer avec la réaction insipide de Léa Salamé !

vendredi 15 septembre 2017

Matilda, L'Insulte et Pompéi : trois films, trois histoires, trois événements (Art.465)



L'amour entre la danseuse « Matilda » et Saint Tsar Nicolas II

Vladivostok-Moscou, lundi 11 septembre. C'est l'avant-première de « Matilda », un film du cinéaste Alekseï Outchitel. Jusqu'à présent, rien ne pouvait ébranler les Russes. Ils ont tout enduré, même la vue des sourcils de Brejnev qui frémissaient en roulant une pelle à ses camarades du parti. Mais la présentation au cinéma de la brève histoire d'amour de Nicolas II, prince charmant, grand-prince de Finlande, roi de Pologne et tsar de toutes les Russies, avec la danseuse de ballet Mathilde Kschessinska, c'en est trop.

Aux quatre coins du pays, les incidents se multiplient et la projection est soit déprogrammée, soit assurée sous la surveillance des agents de sécurité. Des voitures brulées aux cocktails Molotov, en passant par des menaces de toutes sortes, la colère des mécontents s'exprime avec beaucoup de violence. L'acte le plus grave jusqu'à présent est le lancement d'une voiture en feu, bourrée d'essence et de bonbonnes de gaz, en somme un acte terroriste, vers un des plus grands complexes de cinémas à l'Est du pays. Les déprogrammations se multiplient aussi. Une mystérieuse organisation « L’Etat chrétien de la Sainte Russie » a même mis en garde le cinéaste russe, s'il ne renonce pas à la diffusion de son film, « les cinémas commenceront à brûler ». Eh oui, il n'y a donc pas que les caricatures qui prennent le prophète de l'islam, Mahomet, pour sujet qui déchainent les passions religieuses dans le monde.

Il faut dire que la place qu'occupe Nicolas II dans la mémoire collective russe est importante. Pendant son règne, de 1894 à 1917, il fut « Nicolas le pacifique » pour ses fidèles. Plus tard, les Soviétiques le surnommèrent « Nicolas le sanguinaire ». Pour certains Orthodoxes de nos jours, c'est un « saint digne de la passion du Christ ».


Manifestation contre la sortie du film Matilda,
devant l'église de la Résurrection à Moscou le 1er août 2017.
Les protestataires portent une icône représentant la famille Romanov,
exécutée par les bolchéviques en 1917 et
canonisée par l'Eglise orthodoxe de Russie en l'an 2000.
Photo: Mladen Antonov / AFP

En 1884, alors qu'il n'avait que 16 ans, il tombe amoureux de sa cousine allemande, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt. Ne voyant pas cette relation de bon œil, ses parents l'obligent à regarder ailleurs. Le jeune Nicolas n'était pas très intéressé par les affaires de l'empire. Pour lui mettre le pied à l'étrier, on l'envoie en 1891 en voyage officiel au Japon. Exalté par ce pays, il va jusqu'à se faire tatouer un dragon sur son bras gauche. Déjà à l'époque! La séance durera 7 heures. Charmant, il fera des avances à une femme mariée, une bourde qui a failli lui couter la vie et se solda par une balafre de 9 cm sur le visage, taillé par un coup de sabre du mari qui était passé à deux doigts d'être cocu. A son retour en Russie, son père, Alexandre III, lui conseille de s'amuser un peu. Dans ce but, l'empereur favorisera une rencontre avec une danseuse émérite du théâtre impérial de Mariinsky, Mathilde Kschessinska. La relation ne durera pas longtemps et Nicolas finit par épouser Alix. En 1896, deux ans après la mort de son père, il est sacré « empereur de toutes les Russies par la grâce de Dieu » et « basileus de l'église orthodoxe russe ». Jusqu'à sa mort, il a préféré la vie de famille à la vie politique. Et pourtant, sous son règne la Russie connaitra un essor économique. Son problème c'est qu'il n'a pas su sentir la Révolution bolchévique venir. Il était accusé d'être sous l'influence de sa femme, « l'allemande ». Beaucoup établiront un certain parallélisme avec la Révolution française, Louis XVI, Marie-Antoinette, « l'autrichienne », la fin tragique, etc. Toujours est-il qu'il est contraint d'abdiquer. En résidence surveillée, il sera exécuté sommairement avec tous les membres de sa famille, sa femme, ses quatre filles et son fils, dans la nuit du 16-17 juillet 1918, probablement sur ordre de Lénine, qui s'est gardé de laisser une trace écrite. Il a fallu attendre l'éclatement de l'URSS, en 1990 et en 2007, pour retrouver tous les corps, les exhumés et les identifier formellement grâce aux tests ADN, comme étant ceux de la famille impériale, la Maison Romanov, la dynastie qui régna sur la Russie de 1613 à 1917. En 1998, Nicolas II et sa famille sont inhumés à Saint-Pétersbourg. Etant donné leur martyre, la vénération populaire dont ils font l'objet et les miracles rapportés, ils seront canonisés et inscrits dans le martyrologe de l'Eglise orthodoxe de Russie en l'an 2000. « Saint Tsar Nicolas » est vénéré le 17 juillet. Ce qui amplifie la colère des protestataires, c'est la sortie du film alors que les croyants orthodoxes s'apprêtent à commémorer le centenaire de cette tragédie l'été prochain. En 2008, la Cour suprême de la Russie a déclaré que Nicolas II et sa famille ont été victimes du bolchévisme.

Cela étant dit et conté, ce qui met les extrémistes russes en colère c'est la représentation de cette amourette, hors mariage, entre le dernier empereur de toutes les Russies, avec une danseuse dont les mœurs ne seraient pas compatibles avec un saint vénéré de nos jours. Mathilde a eu des relations non seulement avec le tsarévitch Nicolas, qui n'était qu'un héritier du trône à l'époque, mais en plus, elle a couché avec plusieurs membres de la famille impériale, des grands-ducs de Russie, des cousins du tsar. Dans leurs crises d'hallucination, certains ont même vu dans Matilda un film porno. Selon d'autres, l'adaptation à l'écran de cette liaison porterait atteinte à l'image de la Russie et de son dernier tzar, élevé au rang de martyr. Comble du malheur, le rôle de Nicolas II est joué par un Allemand, Lars Eidinger. L'Eglise orthodoxe a beau condamné ces actes de violence, rien ne semble apaiser cette grande colère chez les ultraorthodoxes, qui est aussi partagée par des citoyens de confession musulmane. Silence radio du côté de l'homme fort du Kremlin, Vladimir Poutine, dont les services ont pourtant autorisé la sortie du film sur tout le territoire russe, programmée pour le 26 octobre, laissant aux autorités locales le droit d'interdire la diffusion. Le président tchétchène, Ramzan Kadyrov, est allé jusqu'à affirmer sur son compte Instagram que l'interdiction n'était pas nécessaire puisque personne n'ira voir ce film amoral du point de vue de la patrie.

C'est de son hôtel particulier à Saint-Pétersbourg, réquisitionné par les bolchéviques pour en faire leur QG, que Lénine haranguait les révolutionnaires. Exilé à Paris, Mathilde finit par épouser un des cousins de Nicolas II. Elle donna des cours de danse pour subvenir au besoin du couple. Elle mourra en 1971, à l'âge de 99 ans.

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« L'Attentat » de Ziad Doueiri à Tel-Aviv et « L'Insulte » pour Beyrouth

Beyrouth-Tel Aviv, mardi 12 septembre. C'est l'avant-première de « L'Insulte », un film du cinéaste franco-américano-libanais Ziad Doueiri. L'homme est incontestablement né sous une bonne étoile. On peut le dire rien que pour ses trois nationalités, dont deux particulièrement prisées, le rêve inaccessible pour beaucoup de gens dans le monde, Libanais en premier. Il a fait couler beaucoup d'encre ces derniers jours. Tant de réalisateurs aimeraient avoir doublement, son talent au cinéma, mais aussi la même chance que lui de bénéficier d'une petite polémique pour booster le lancement de leur nouveau film

L'Insulte raconte l'histoire d'un conflit de voisinage à Achrafieh, un arrondissement de Beyrouth, entre un Libanais chrétien, fidèle au parti des Forces libanaises, un peu fêlé, écoutant, récitant et ruminant les discours de Bachir Gemayel (ex-président de la République et ex-chef de la milice des FL assassiné il y a 35 ans jour pour jour presque), et un Palestinien musulman réfugié au Liban, gentil contre-maitre, un peu susceptible sur les bords, bien occupé à faire son boulot et plus préoccupé à boucler ses fins de mois, qu'à libérer la Palestine. Ce conflit dégénère en un un face-à-face judiciaire. L'histoire est superbe sur le plan psycho-sociologique d'autant plus qu'elle se déroule dans une contrée orientale où les égos des uns et des autres sont surdimensionnés et les blessures politico-identitaires sont toujours saignantes. Le film vient de remporter le prix de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise, accordé à Kamel el-Bacha qui joue le personnage palestinien. Il est en route pour les Oscars. On saura en janvier 2018 s'il pourra y concourir.

Tout aurait pu aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais hélas, nous sommes dans l'Orient compliqué. « Nous sommes tous choqués et dénonçons cette absurdité, qui n'est qu'une intimidation. C'est un prétexte absurde et moyenâgeux, qui fait surface la veille de la sortie de son film à Beyrouth. » Signée Julie Gayet, l'héroïne du navet, « Je n'reconnais plus personne sous mon casque », un remake du Titanic mais sur scooter, réalisé par François Hollande, en 2014, grand blagueur incompris de son temps et ex-président de la République française, qui a réussi l'exploit de couler un parti politique centenaire. Par qui le scandale est arrivé, parle de la comparution de Ziad Doeuiri devant le tribunal militaire à Beyrouth, qui a fini par un non-lieu soit-dit au passage. « Choqués », admettons. « Dénonçons », elle n'est pas la seule. « Intimidation », faut pas exagérer. « Prétexte absurde », elle aurait mieux fait de bien se renseigner. « Moyenâgeux », non pas cocote. « La veille de la sortie de son film », belote et rebelote, comme si tout ce buzz a nuit à la sortie du nouveau film. A vrai dire, on s'en tape de ce qu'en pense Julie Gayet, ex-Première concubine de l'ex-Président, sauf qu'elle est la productrice du film.

Nous étions nombreux à nous engager publiquement pour défendre Ziad Doueiri. Je l'ai fait avec toute la puissance de mon verbe. D'un côté, parce que c'est l'un des réalisateurs libanais les plus talentueux qui font honneur au Liban. D'un autre côté, parce que les menaces et les accusations dont il a fait l'objet sont des procédés odieux, quels qu'en soient le prétexte et le contexte qui poussent certains compatriotes à les proférer. Mais, force est de constater que l'approche adoptée par l'artiste depuis dimanche soir, est quelque peu décevante pour une frange d'entre nous.

« J'ai effectivement filmé une partie du film (L'Attentat) à Tel Aviv parce qu’une partie de l'histoire se déroule là-bas. J'ai eu recours à des acteurs israéliens parce qu'il s'agissait de mon choix artistique. Je n’ai aucun regret et je n’ai pas d’excuses à faire. » C'était en 2013. Alors assez d'hypocrisie, Ziad Doueiri sait très bien qu'on lui reproche d'avoir tourné son avant-dernier film, L'Attentat (sortie en 2012), en Israël, avec des acteurs israéliens. Alors pourquoi est-il tombé dans le piège du mensonge et veut faire croire que tout est en rapport avec son nouveau film, L'Insulte (2017)? Il n'en avait pas besoin. Pourquoi maintenant? Il sait bien aussi que c'est parce que la plainte à ce sujet date du 28 juin 2017. Pourquoi elle est récente? Il a raison c'est louche et malhonnête, mais cela n'efface pas les faits qu'on lui reproche, un délit, sa violation délibérée de l'article 285 du Code pénal libanais, qui punit d'une amende et d'un an d'emprisonnement quiconque de nationalité libanaise se rend en Israël, un pays ennemi, sans l'autorisation préalable du gouvernement libanais. Y a-t-il prescription? C'est à la justice de le dire. Mais pourquoi diable un homme de sa stature tombe dans le piège ridicule de « je ne sais pas ce que l'on me reproche » et met toute cette histoire sur le dos de la « jalousie » de ces adversaires, « qui veulent détruire mon film (L'Insulte) car les idées qu'il contient les dérangent »? Il est inutile de détourner l'attention des Libanais avec ces balivernes. De deux choses l'une : soit il considère que son choix de 2012, d'avoir filmé en Israël et travaillé avec des Israéliens, était judicieux, et il l'assume ; soit il regrette son choix de 2012 et il l'exprime clairement. Lorsqu'on lui a rappelé que son séjour en Israël constitue une violation de l'article 285 du Code pénal libanais, il a tenté de se blanchir en arguant qu'il n'est « pas le seul à violer la loi libanaise » et qu'il y a « des centaines de violations de la loi au Liban ». Ah non, pas ça, pas lui! C'est l'argument type de n'importe quel quidam libanais pour justifier le non-respect des lois en vigueur dans notre pays. C'est la fameuse formule, « chou we2fitt 3léyé? » (et alors! ça ne dépend que de moi?).

Et là, nous rentrons dans le fond de l'affaire Doueiri. Certes, il a raison sur ce point, mais ce n'est pas parce que certains violent la loi au Liban, que cela donne automatiquement le droit à d'autres de la violer aussi et autrement. Non mais, on croit rêver! En allant en Israël Ziad Doueiri savait ce qu'il faisait, violer la loi libanaise. D'autant plus qu'il a demandé une autorisation et n'avait pas attendu le feu vert. Mais il savait aussi que sa notoriété et surtout, sa double nationalité américaine et française, le jackpot, le protégeait complètement et le mettait à l'abri de la justice libanaise pour un tel délit. Enno ma3lé, yékhidna bé7elmo.

Ce que je dis déplaira à certains. Et pourtant, il faut le dire. Nous devons décider, est-ce que nous voulons construire un Etat digne de ce nom ou se contenter de la république bananière que nous avons? On ne peut pas passer le plus clair de notre temps à parler de l'application d'une partie des lois libanaises quand celles-ci visent le Hezbollah par exemple, et accorder une immunité arbitraire à certains qui violent en connaissance de cause d'autres parties des lois libanaises, sous prétexte que ce sont des artistes, qu'ils sont célèbres, qu'ils ont des nationalités protectrices, qu'ils ont des relations haut placées, qu'ils n'ont fait de mal à personne, que la loi est obsolète, qu'ils ont décroché des prix et que nous vivons dans un monde de bisounours. La loi c'est la loi. Je ne spéculerai pas en disant que si c'était un artiste libanais, sans la « nationalité magique », et sans protecteur haut placé au sein de l'establishment libanais, il y a fort à parier que le pauvre croulerait actuellement des jours heureux en prison et enverrait ses bons baisers urbi et orbi plutôt de Roumieh que des plateaux des chaines de télé !

Qui est en désaccord avec l'application de l'article 285, n'a qu'à militer publiquement pour son abolition. Pas une seule voix, dans le concert des mécontents, ne s'est élevée pour le demander. Après on s'étonne que ce pays n'avance pas, tourne en rond et décline à la vitesse des conneries. Personnellement, je suis pour le maintien de l'esprit de l'article 285, tant que le Liban n'a pas soldé ses différends avec Israël. Et tant qu'on ne l'a pas aboli, nul n'est censé l'ignorer. Mais pour avancer, je pousserai la réflexion plus loin. Assez de protestations stériles. Pour que l'Etat libanais et le tribunal militaire, ne soient pas accusés de favoritisme avec Ziad Doueiri et d'une application arbitraire de la loi, selon la tête du client, de ses nationalités étrangères complémentaires et des boucliers intérieurs protecteurs, tout libanais pourra désormais se rendre en Palestine et en Israël, pour des raisons artistique, culturel ou religieuse, sans risquer quoi que ce soit, en invoquant la « jurisprudence Doueiri ». Et tout ce qui est en dehors de ça n'est que palabres et hypocrisie.

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Pink Floyd, de l'arène de « Pompéi » aux salles de cinéma

Paris-Pompéi, mercredi 13 septembre. C'est l'avant-première mais aussi la dernière du film « David Gilmour : live à Pompéi». On n'a prévu qu'une seule séance pour le monde entier. C'est déjà beaucoup pour un même événement. A commencer par la tête d'affiche, David Gilmour, la légende. Avec Roger Waters, une autre légende vivante, ils sont les piliers du groupe mythique, Pink Floyd, qui donne du plaisir à trois générations de fans, depuis 1965.

Le film projeté avant-hier aux quatre coins du monde a été réalisé par le cinéaste sud-africain, Gavin Elder, à partir de deux concerts donnés par le chanteur et le guitariste de Pink Floyd les 7 et 8 juillet 2016, dans l'amphithéâtre romain. S'il y a « retour » à Pompéi, c'est qu'il y avait un précédent. En 1971, le réalisateur franco-écossais Adrian Maben et les membres du groupe avaient décidé de jouer la musique psychédélique de Pink Floyd dans l'arène mythique de Pompéi, et de filmer le live, sans spectateurs, afin de rester focaliser sur la musique et faire un pied de nez à la mode Woodstock de l'époque.

La dernière fois qu'un spectacle a été donné dans ce lieu, remonte à près de 2 000 ans, Jésus venait de mourir et de ressusciter 50 ans plutôt. Si les pierres pouvaient parler, elles nous raconteraient les récits de tous ces combats de gladiateurs qui se déroulaient dans les arènes de l'Empire romain et qui passionnaient les foules. Mais, jouer dans une arène où tant de sang a coulé, quelle idée! Bien au contraire. Dans ce lieu, c'est plutôt tant de sueur qui a coulé. Malgré leur violence, tout était codifié dans les combats de gladiateurs, la mise à mort n'était pas la règle, l'objectif était de pousser l'adversaire à abandonner le combat en l'épuisant voire en le blessant, selon le courage du gladiateur vaincu le public avait la possibilité de le repêcher, un gladiateur pouvait arrêter le combat à tout moment, enfin bref, on est loin des caricatures véhiculées par certains péplums hollywoodiens. On était plus dans le registre sportif et le spectacle. Autre info fausse qui a la vie dure, les gladiateurs avaient principalement un régime alimentaire végétarien. Autre époque, autre pratique. Certes, les protagonistes recherchaient la gloire et la richesse, hier comme aujourd'hui, mais ce qui importait le plus, pour un gladiateur comme pour un musicien, c'était la qualité du spectacle. Les plus connus des combattants professionnelles d'autrefois, qui pouvaient être libres ou esclaves, déchaînaient les passions, comme les plus connus des chanteurs de nos jours. On raconte qu'un certain gladiateur surnommé Suspirium Puellarum, « le soupir des jeunes filles », mettait en transe les femmes de Pompéi. Autre époque, autre fantasme.

Jouer de la musique dans cette arène de nos jours n'était pas une idée saugrenue de David Gilmour, puisque les combats de gladiateurs de jadis étaient justement accompagnés de musique, qui permettait d'amplifier les émotions de la foule. Trompettes, cors et orgues hydrauliques, on ne résignait pas sur les moyens, même à l'époque, pour en mettre plein les yeux et les oreilles des spectateurs. Les jeux organisés dans l'amphithéâtre de Pompéi pouvaient rassembler jusqu'à 20 000 personnes pour chaque représentation. Ils s'étalaient sur 3 à 5 jours. On y avait recours lors des fêtes annuelles comme à l'occasion d'événements extraordinaires, notamment aux mois d'avril et de novembre. Le concert de Pink Floyd en 1971 s'est joué sans public, celui de David Gilmour en 2016, devant 2 600 personnes seulement.

Le dernier combat de gladiateurs de l'Empire romain s'est déroulé à Rome en l'an 418. A Pompéi, des jeux furent organisés vers l'an 64 sous le règne de Néron. Après, on ne sait pas, mais de toute façon, tout s'est arrêté en l'an 79 après JC. Une éruption du Vésuve mit un terme définitif à toute forme de vie dans cette cité florissante. Pompéi restera ensevelie sous 7 mètres de pierres et de cendres volcaniques pendant 16 siècles. Du fait de son état de conservation, à l'abri des intempéries, des dégradations et des pillages, elle nous offre aujourd'hui un témoignage exceptionnel sur la vie des Romains à l'époque. Le site est classé au patrimoine mondial de l'Unesco.

David Gilmour a joué des chansons de Pink Floyd, de la période où le groupe était au grand complet (One Of These Days, la seule chanson jouée à Pompéi aussi bien en 1971 qu'en 2016), ainsi que de la période sans Roger Waters, mais aussi des chansons composées en solo (Rattle That Lock, musique inspirée par le jingle de la SNCF!). Être plongé dans un concert mythique dans les conditions d'une salle de cinéma, est tout simplement fabuleux. Il fallait y penser. Gilmour a osé. L'expérience est originale et l'émotion est au rendez-vous. On ne peut évidemment pas comparer l'émotion ressentie dans une salle de cinéma à celle ressentie au cours d'un live en plein air où l'on est porté par un enthousiasme collectif, la magie du lieu, la performance scénique, la communion avec l'artiste, l'acoustique de l'amphithéâtre, etc. Mais d'un autre côté, sur plusieurs points, l'émotion dans une salle de cinéma dépasse celle d'un live en plein air ou dans une salle de concert : on est protégé des éléments perturbateurs de l'environnement par l'obscurité veloutée de la salle, on bénéfice d'un angle de vue multiple dont celui d'un drone, les images sont en 4K ultra-HD, le son est Dolby Atmos, la vision globale permet de savourer les jeux de lumière et de laser, ainsi que le feu d'artifice, etc. Tout cela donne une autre dimension au concert qui laisse les portes de la perception grandes ouvertes. Le concept du film-concert au cinéma se répandra surement à l'avenir. En un mot, « Wish you were here ». A ce propos, « David Gilmour : live à Pompéi » a été projeté dans 2 000 salles de cinéma à travers le monde. Pas au Liban, hélas. Comment un pays qui se veut brancher, a pu rester à côté d'un événement de cette importance? Sans doute à cause de la montée du nombrilisme, nous ne sommes plus en harmonie avec le monde, très préoccupé ces derniers temps par le transport des jihadistes dans des bus confortables climatisés et parfumés à l'eau de Cologne, et trop occupé ces derniers jours par l'affaire Ziad Doueiri. 

lundi 11 septembre 2017

Le Liban ose arrêter Ziad Doueiri parce qu'il a tourné le film « L'Attentat » en Israël en 2012, alors qu'il laisse en 2017 les terroristes de Daech partir dans des bus parfumés à l'eau de Cologne (Art.464)


الصدمة
The Attack, L'Attentat
Un film de Ziad Doueiri (2012)
La brève arrestation du réalisateur libanais Ziad Doueiri à l'aéroport de Beyrouth hier soir et la confiscation de ses passeports libanais et français, avant sa remise en liberté et sa convocation devant le tribunal militaire ce matin, est fort regrettable pour au moins deux raisons.

. D'une part, parce qu'il est hallucinant et surréaliste que l'Etat libanais ose arrêter cet artiste parce qu'il a tourné le film « L'Attentat » en Israël, il y a plus de cinq ans (sorti en 2012), alors qu'il vient en 2017 de laisser le Hezbollah et le régime d'Assad exfiltrer des centaines de terroristes de la pire espèce, appartenant à une organisation terroriste combattu depuis trois ans par une coalition internationale, Daech-Etat islamique, ayant occupé une partie du territoire libanais pendant des années, attaqué des positions de l'armée libanaise et des forces de sécurité intérieure, commis des attentats au Liban et exécuté une douzaine de militaires libanais, dont deux par décapitation, dans des bus climatisés et parfumés à l'eau de Cologne, sans être inquiétés par qui que ce soit sur quoi que ce soit.

. D'autre part, parce que le réalisateur en question fait honneur au Liban. Et c'est aussi rare que précieux de nos jours. Il revient de la Mostra de Venise, avec dans ses bagages le prix de la meilleure interprétation masculine décerné à l'acteur palestinien Kamel el-Bacha, pour le rôle qu'il a joué dans son film « L'insulte (قضية رقم ٢٣ ) » et qui pourrait même être nominé aux Oscars 2018. Ziad Doueiri est le réalisateur du célèbre film West Beirut (1998), ainsi que de la série française Baron Noir (2016-2017). Il a assisté Quentin Tarantino sur plusieurs de ses films, notamment Pulp Fiction (1994). Il a vécu à Los Angeles et vit actuellement à Paris.
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En politique, Ziad Doueiri est contre le boycott d'Israël. C'est son droit. Roger Waters est pour et Bakhos Baalbaki est au diapason de l'ex-fondateur des Pink Floyd. En tournant son film en Israël, avec des acteurs israéliens, Ziad Doueiri, de nationalité libanaise, s'est mis volontairement et en connaissance de cause en infraction. « J'ai effectivement filmé une partie du film à Tel Aviv parce qu’une partie de l'histoire se déroule là-bas. J'ai eu recours à des acteurs israéliens parce qu'il s'agissait de mon choix artistique. Je n’ai aucun regret et je n’ai pas d’excuses à faire. » Se rendre en Israël, un pays ennemi, « sans l'autorisation préalable du gouvernement libanais », comme dit la loi, ou établir une transaction commerciale avec des ressortissants ou des résidents de cet Etat ennemi, est un délit passible d'une amende et d'un an d'emprisonnement selon les lois en vigueur dans notre pays. 

Autorisé au Liban dans un premier temps, en 2013, L'Attentat a été interdit par la suite, conformément à la décision de la Ligue arabe. Le film est une adaptation du roman de l'écrivain algérien Mohammad Moulessehoul, alias Yasmina Khadra. Il est né dans la douleur. Le producteur américain qui est à l'origine de l'idée s'est rapidement retiré du projet, voyant dans le scénario un film casse-tête, pro-israélien pour les Européens et pro-palestinien pour les Américains.

Chacun est totalement libre de juger la convenance et la pertinence de cette disposition législative libanaise. Mais au-delà du réflexe d'indignation légitime sur l'arrestation d'un réalisateur notoire et reconnu qui fait la fierté du Liban, chaque citoyen libanais, et leader politique aussi, est appelé à se prononcer sur le fond de l'affaire Doueiri plutôt que sur la forme : faut-il garder, oui ou non, l'article 285 du Code pénal libanais ?
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Il faut arrêter de tourner autour du pot à chaque fois que le cas se présente, telle est en conséquence la vraie question. Personnellement, les choses sont parfaitement claires: 

. tant que le pays du Cèdre n'a pas établi officiellement un traité de paix avec l'Etat hébreux, garantissant le droit de retour des 500 000 réfugiés palestiniens du Liban sur leurs terres; 

. tant qu'Israël ne respectera pas la souveraineté du Liban au niveau des terres, des airs et des mers ; dernière violation, il y a deux jours, lors du bombardement de l'usine syrienne d'armement, les avions israéliens ont traversé l'espace aérien libanais comme si de rien n'était et comme si ce pays n'appatenait à personne ;

. et tant que l'Etat de Palestine ne verra pas le jour dans ses frontières de 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale ;

je suis pour le maintien de l'esprit de l'article 285, pas pour la peine qu'il prévoit.

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Cela étant dit, celles et ceux, citoyens et politiciens, qui trouvent que les ennuis judiciaires de Ziad Doueiri sont abusifs, devraient militer plus clairement pour l'abolition ou l'assouplissement de la législation qui les a rendus possibles, si ce n'est par souci de cohérence, que ça soit au moins par souci d'efficacité pour l'avenir, afin d'éviter justement les remakes.

D'ailleurs à ce propos, l'affaire Doueiry confirmera pour la énième fois, que la meilleure publicité qui soit, reste une bonne polémique sur un fond de censure. Sexe, religion et Israël sont de bons choix. L'insulte sortira dans les salles libanaises dans trois jours, l'avant-première tombera 24 heures après la comparution devant le tribunal militaire, demain mardi. Dans nos contrées où l'on est friand de théories du complot, il n'en faut pas plus pour que certains croient que toute cette histoire n'est qu'un film de série B. Chapeau les gars, tournée générale !
قضية رقم ٢٣
The Insult, L'Insulte
Un film de Ziad Doueiri (2017)

Post-scriptum 1

Je le dis à tout hasard pour tous celles et ceux qui faisaient le tour du monde à quatre pattes ou à cloche-pied depuis ce mois d'octobre de l'an de grâce 1989, et qui de retour de nos jours dans nos contrées d'Orient découvrent l'affaire Ziad Doueiri et tout ce qui va avec, les indignations des uns, les acclamations des autres et la note de Bakhos Baalbaki qui confronte les uns aux autres, et se retrouvent au diapason avec lui et ces principes, « la loi c'est la loi » et « nul n'est censé ignorer la loi », que la loi c'est aussi l'accord de Taëf qui fait partie de la Constitution de la République libanaise et qui stipule, n'en déplaise à beaucoup d'amnésiques qui ont choisi de l'être par conviction ou par omission, que « suite à l'accord des parties libanaises afin d'instaurer un Etat fort et efficace fondé sur l'entente nationale, le gouvernement d'union nationale élaborera un plan détaillé de sécurité qui durera un an et dont le but est d'étendre progressivement la souveraineté de l'Etat libanais sur tout le territoire national (...) dans ses grandes lignes (le plan) prévoira la proclamation de la dissolution de toutes les milices, libanaises ou non, et la remise de leurs armes à l'Etat libanais dans un délai de 6 mois, délai qui entre en vigueur après la ratification du document d'Entente Nationale ». Ouf, au cas où vous ne l'avez pas remarqué, vous venez de lire une seule phrase d'une traite. Reprenez votre souffle, vous en aurez encore besoin. Hélas, 28 ans après, nous sommes au point mort à ce niveau. Pire encore, la dernière milice armée libanaise, le Hezbollah, vient d'accorder l'immunité judiciaire à une bande d'assassins de l'organisation terroriste Daech et l'on s'obstine à détourner l'attention du peuple libanais avec un film qui s'est révélé être vraiment de série B. Après plusieurs heures d'interrogatoire ce lundi, le tribunal militaire vient de prononcer le non-lieu. Ziad Doueiri est libre comme l'air. L'article 285 sera toujours là. Longue vie aux polémiques et aux buzz qui vont avec. Bon film. Santé et à la prochaine !


Post-scriptum 2

Au magazine américain Variety, qui est dédié à l'industrie du spectacle, Ziad Doueiri a déclaré à sa sortie du tribunal militaire: « Ils ont tout simplement décidé de le faire maintenant parce que L'Insulte sort demain (mardi) et précisément parce qu'il représentera le Liban aux Oscars (les nominations seront connues en janvier 2018). Je ne pense pas qu'il y ait d'autres raisons. » Il a dit à peu près la même chose aux chaines de télévision libanaises
« Le message du film (L'Insulte) dérange certains », des journalistes et des réalisateurs à ce qu'il parait, et ça serait même un problème de « jalousie » et de « haine ». He he he, c'est la meilleure ! Finalement, on dirait qu'il y a beaucoup de mise en scène dans toute cette histoire et un beau jeu de rôle: l'Etat libanais garde le silence et ne communique pas sur l'affaire pour faire oublier sa bourde, d'avoir arrêté un artiste quelques jours seulement après le départ en grande pompe des randonneurs de Daech qui faisaient du camping sauvage dans l'Anti-Liban, et que Ziad Doueiri détourne l'attention pour mieux faire oublier qu'il s'est bel et bien rendu en Israël en violation des lois libanaises en vigueur. En tout cas, ce qui est sûr et certain, c'est maintenant car la plainte était récente et la convocation était vraiment en rapport avec le tournage de L'Attentat dans un pays « ennemi », contrairement à ce qu'a affirmé le réalisateur à plusieurs reprises et à divers médias, et qui s'exprime comme si tout ce buzz allait nuire à la vie cinématographique de L'Insulte. A ce stade, il ne reste donc plus aucun doute, on a vraiment eu droit à un film de série B ces 24 dernières heures. Une dernière chose, Ziad Doueiri a tenu à affirmer qu'il a été très bien traité par la Sûreté générale et le Tribunal militaire. Qu'on se le dise ! Bienvenue au Liban.

vendredi 25 août 2017

Une loi qui offre à un adulte ayant eu des relations sexuelles avec une mineure le choix entre la prison et le mariage et qui ne pénalise pas le viol conjugal, fait honte aux parlementaires qui l'ont voté (Art.457)


Savoir si oui ou non le Moyen-Orient se débarrassera un jour de Daech, n'est pas la question. Cela occupe trop certains et détourne leur attention de l'essentiel. Quelles sociétés nous voulons pour demain, indépendamment des menaces sécuritaires d'aujourd'hui? Pas la peine de se voiler la face et de faire l'autruche, l'enjeu actuel pour nous les Libanais est surtout de rattraper notre retard sociétal pris sur les pays développés. C'est dans ce cadre que s'inscrit le nettoyage de notre législation des dispositions arriérées qui affectent notre société et certains esprits. 

Nous étions nombreux à être ravis de l'abolition de l'article 522 du Code pénal libanais, qui permettait à un violeur d'être blanchi de son crime en épousant sa victime. Bravo à toutes celles et ceux qui ont pris part au combat, notamment les organisations Abaad et Kafa. Mais bon, on ne va pas quand même pas pavoiser longtemps d'avoir aboli un arrangement aussi archaïque d'une époque révolue ! Le défi était ailleurs. On l'a magistralement raté par la faute des dirigeants libanais qui ne savent pas faire les choses comme il faut. Certes, il n'y a rien de nouveau dans ce domaine, sauf que leur approche des relations sexuelles et du mariage au Liban est très inquiétante.



 I  TUNISIE vs. LIBAN : AVANCÉE PROGRESSISTE CONTRE APPROCHE TRIBALE

Le hasard a voulu qu'en ce moment même, de l'autre côté de la Méditerranée, la Tunisie, berceau du Printemps arabe et de la Phénicie d'outre-mer, est pleinement engagée dans une lutte juridique sans précédent contre toutes les formes de discriminations et de violences faites aux femmes. Non seulement elle a supprimé la disposition archaïque qui permettait comme chez nous, à un violeur de se soustraire à la justice en épousant sa victime mineure, mais elle est en passe d'imposer une égalité totale entre les hommes et les femmes, qui remettra forcément en cause certaines dispositions de la tradition musulmane, notamment en ce qui concernant l'héritage (la femme reçoit une demi-part par rapport à l'homme).

Au Liban, les vaillants héritiers de la Phénicie métropolitaine et actuels représentants de la nation libanaise ont décidé de supprimer cette disposition archaïque de la loi libanaise, mais d'une manière partielle. On se félicite, on pavoise, et pourtant, la nouvelle loi libanaise prévoit de nouvelles dispositions archaïques gravées noir sur blanc dans le Code pénal. Celles-ci concernent les relations sexuelles avec des mineur-e-s âgé-e-s de 15 à 18 ans, mais aussi les rapports sexuels entre adultes. Elles posent des problèmes de divers ordres.

 II  LE VIOL CONJUGAL N'EST PAS SANCTIONNÉ AU LIBAN

Le nouveau Code pénal du Liban portant sur les rapports sexuels, ferme les yeux sur, reconnaît indirectement, légitime, s'arrange avec, régularise, appelez cela comme vous voulez, le viol conjugal, si l'objet de ce dernier est d'aboutir à une relation sexuelle.

Ce principe ressort au moins dans deux articles de la nouvelle législation (503, 504). L'article 503 par exemple, n'a été ni revu ni corrigé, il reste tel qu'il a été écrit il y a des décennies. Et pourtant, ses termes précisent que « quiconque oblige quelqu'un d'autre que son époux(se), par la violence et la menace, à avoir une relation sexuelle, est punis de 5 ans de travaux forcés au minimum ». Et si c'est « son épouse », la loi ne précise rien. Ce n'est donc pas grave. Selon les parlementaires libanais, cela devrait s'inscrire sans doute dans le cadre du « devoir conjugal », promu par une société patriarcale, machiste et religieuse. Ainsi, le crime n'est condamnable qu'en dehors du couple, mais pas dans le couple. Eh oui, la nouvelle loi libanaise ne reconnaît pas le viol conjugal et ne le condamne pas directement.

 III  UNE RELATION SEXUELLE AVEC UNE MINEURE DE 15 À 18 ANS EST UN CRIME SAUF SI LE COUPABLE EPOUSE SA VICTIME

En rédigeant le nouvel article 505 du Code pénal, portant sur « une relation sexuelle avec un-e mineur-e », les parlementaires libanaises n'ont pas jugé utile de préciser si celle-ci se fait avec ou sans consentement. C'est fâcheux pour une loi d'être vague. En tout cas, l'acte est considéré comme un crime en dessous de l'âge de la majorité sexuelle, 18 ans, même avec consentement. Coucher avec un-e mineur-e est puni d'au moins 5 ans d'emprisonnement et de travaux forcés si le-la mineur-e est âgé-e de 12 à 15 ans, et d'au moins 7 ans si moins de 12 ans.

Par contre, si le-la mineur-e est âgé-e entre 15 et 18 ans, là, surprise, grâce à la baguette magique des députés libanais, l'auteur du crime, se voit offrir le choix : soit d'être emprisonné entre 2 mois et 2 ans, sans travaux forcés svp, soit d'épouser sa victime, avec les youyous d'usage. On croit rêver! Mais attention, les législateurs libanais sont consciencieux. Ils prévoient que le droit au mariage ne pourra pas être accordé par le juge qu'en cas d'un rapport favorable de la part d'une assistante sociale sur la situation socio-psychologique de la victime, et d'une évaluation périodique, bisannuelle sur trois ans.

 IV  UNE RELATION SEXUELLE AVEC UNE FILLE DE 15-18 ANS PEUT CONDUIT AU MARIAGE, AVEC UN GARÇON DE 15-18 ANS, À LA PRISON

A moins que nos cyniques parlementaires aient voulu envoyé un message codé à la population libanaise : achtung, le mariage est une prison. Trêve de plaisanterie. Qui lit et relit la nouvelle loi, se rendra compte de deux choses révoltantes supplémentaires. On s'est concentré exclusivement sur « la relation sexuelle avec un mineur de sexe féminin », comme si, cela ne pouvait pas concerner un mineur de sexe masculin. Alors, question pour un champion: que risque l'auteur du crime de relation sexuelle avec un garçon âgé de 15 ans avec la nouvelle loi libanaise? Entre deux mois et deux ans de prison. Soit. Alors récapitulons: la relation sexuelle avec une fille mineure âgée de 15 à 18 ans peut conduire au mariage, alors que des rapports avec un garçon mineur de cet âge, conduit tout droit droit à la prison. C'est non seulement une incohérence ridicule, mais c'est aussi une discrimination. Remarquez, maigre consolation pour le jeune garçon, il ne sera pas obligé de se marier avec le coupable, puisque le mariage homo n'est pas reconnu au Liban, pas plus que le mariage civil et l'homosexualité même.

 V  POLITIQUES ET RELIGIEUX VEULENT RAMENER LA MAJORITÉ SEXUELLE ET LE MARIAGE À 15 ANS

D'après l'article 505, il est clair que l'âge de 15 ans constitue un tournant dans la vie puisqu'en cas de relations sexuelles après cet âge, la peine est réduite de 7 ans à 2 mois. Et comme le mariage annule les poursuites judiciaires, on peut dire qu'aux yeux des parlementaires libanais, une relation sexuelle est légitime à partir de l'âge de 15 ans du moment où elle se fait dans le cadre du mariage. Ce qui pose problème à nos représentants, c'est qu'elle se fasse en dehors du mariage. Mariage à 15 ans, nous y voilà.

Il ne peut vous échapper que l'esprit de l'article 505 satisfait pleinement les leaders religieux au Liban, toutes appartenances communautaires confondues. Depuis la nuit des temps, les autorités religieuses libanaises prennent en otage les Libanais, en confisquant leur « statut personnel ». Au pays des 17 communautés religieuses, il y a 17 Codes de statut personnel. Le pays du Cèdre est une tour de Babel où chaque autorité confessionnelle gère comme bon lui semble le mariage, le divorce et la succession des membres de la communauté. Passons sur les détails, dans toutes les communautés religieuses libanaises sans exception, aussi bien chrétienne que musulmane, on peut se marier dès l'âge de 15 ans. Et voilà, comme par hasard, l'Etat libanais fait de l'âge de 15 ans un tournant dans la vie des individus. On dirait que les hommes politiques et les hommes religieux font bon ménage au Liban, hein!

Pour info, la majorité sexuelle en France est de 15 ans. Elle se situe entre 14 et 16 ans dans la plupart des pays occidentaux. Ainsi, à partir de 15 ans un-e mineur-e peut avoir une relation sexuelle consentie avec un adulte de plus de 18 ans, sans que ce dernier ne risque des poursuites judiciaires. Par contre, la majorité civile (l'âge où un individu est juridiquement responsable) et l'âge nubile (où l'on peut se marier) sont fixés à 18 ans, pour les deux sexes. On ne peut pas se marier avant 18 ans dans un pays développé comme la France de nos jours. Au Liban, si.

Deux derniers détails. Dans nos contrées, contrairement à la France et d'autres pays développés, l'âge nubile est inférieur à l'âge de la majorité sexuelle. Ye3né bel 3arabé el mchabra7, au pays du Cèdre, à cause de la pression des communautés religieuses, on peut se marier à l'âge de 15 ans, alors qu'on n'est pas majeur sexuellement pour l'Etat libanais avant l'âge de 18 ans. Chapeau, messieurs ! Autre chose, avant que quelques excités ne se déchainent encore sur l'islam, qui autorise le mariage dès la puberté, jusqu'à la Révolution française, l'âge nubile en France, la fille ainée de l'Eglise, était de 14 ans pour les garçons et de 12 ans pour les filles.

 VI  AU LIBAN, LA VIRGINITÉ EST UNE VALEUR SOCIALE: SA PERTE EST UN PRÉJUDICE POUR LA FEMME QUI PEUT CONDUIRE À 6 MOIS DE PRISON ET 3 300 $ D'AMENDE OU AU « MARIAGE FORCÉ » POUR L'HOMME

C'est ce qui ressort de l'article 512 qui renforce toutes les sanctions concernant les crimes qui tombent sous le coup de cette loi s'il y a perte de la virginité et surtout de l'article 518, qui sanctionne une relation sexuelle basée sur une promesse de mariage, s'il y a défloration puis rétraction. Arrêtons-nous un peu sur l'article 518 qui est lui aussi, comme l'article 505, une catastrophe socio-juridique, dont on a parlé peu. Pourquoi?

. D'abord, parce que les parlementaires libanais ont érigé la virginité en une valeur sociale et considère sa perte dans le cadre d'une promesse de mariage non tenue comme un préjudice. Les représentants de la nation sont tellement consciencieux qu'ils ont estimé que ce préjudice justifie une peine d'emprisonnement de plus de 6 mois ou d'une amende de 2 000 à 3 300 dollars (soit 1 700 - 2 800 €), voire les deux. Détrompez-vous, ce n'est pas les conséquences psychologiques qui posent problèmes aux législateurs libanais, sinon il aurait mis la défloration d'une fille et le dépucelage d'un garçon à pied d'égalité. Pour ce dernier, on s'en fout royalement, c'est la déchirure de l'hymen qui semble les préoccuper.

. Ensuite, parce que les braves parlementaires, ont intentionnellement omis de fixer l'âge de la victime et l'âge du coupable. En tout et pour tout, ils parlent de « celui qui séduit une jeune femme en lui promettant le mariage ». Waouh, on a des législateurs dignes des horloges suisses. Cette imprécision est sans l'ombre d'un doute volontaire. Elle vise à renforcer la valeur de la virginité dans la société libanaise, un point qui doit faire le bonheur des autorités religieuses islamo-chrétiens et de tous les conservateurs, toutes appartenances communautaires confondues. Et pourtant, cette dérive n'est pas dans l'intérêt de la société libanaise en général et des individus concernés en particulier.

D'après les études scientifiques, les définitions de l'Insee et des Nations Unies, la catégorie « jeune » concerne les personnes âgées de 15 à 24 ans, voire 29 ans. Ainsi, l'article 518 concerne les relations sexuelles entre adultes majeurs aussi. Selon la nouvelle loi libanaise, un jeune homme de 18, 24 ou 29 qui couche pour la première fois avec une jeune fille vierge âgée de 18, 24 ou 29 ans, peut aujourd'hui se retrouver en prison pour six mois. Six mois de prison ferme pour une relation sexuelle entre adultes et avec consentement! Mais bordel, ils vivement à quelle époque ces gens?

La nouvelle loi libanaise prévoit pire. En étant imprécis, un ado libanais de 15 ou de 17 ans, peut aujourd'hui écoper d'une peine de 5 ans d'emprisonnement au minimum, s'il a la malchance de coucher avec une ado de son âge et qu'il a le malheur de lui glisser par SMS avant le coït alors qu'il est en rut ou à l'oreille alors qu'il est à deux doigts de jouir pour la première fois de sa vie, qu'il aimerait l'épouser, et qui une fois l'extase dissipée, il se rétracte sur Messenger. Qu'importe, 5 ans d'emprisonnement pour ça, malgré le consentement! Il y a des gens dans notre pays qui enlève une vie, et non la virginité, et s'en sort avec beaucoup moins.

Enfin, parce que les parlementaires libanais ont décidé d'arrêter les poursuites judiciaires par miracle, si un contrat de mariage est finalement conclu entre le coupable et la victime, qu'elle soit mineure (15-18 ans) ou majeure (plus de 18 ans). Comme pour l'article 505, l'esprit de l'article 522 plane toujours au-dessus du Code pénal libanais.

L'article 518 a fait couler beaucoup d'encre et de salive. Et pourtant, cet angle de vue n'a été abordé par personne! On voit bien de ce qui précède que les adolescents et les jeunes hommes libanais seront les victimes oubliés et méprisées d'un article injuste, en tout cas, victimes aussi bien que les adolescentes et les jeunes filles, mais d'une autre manière. Deux exemples pour le démontrer.

- Prenons le cas d'un ado/homme qui promet le mariage à une fille, qui couche avec elle ensuite, par consentement mutuel, la déflore, puis refuse de l'épouser. Il commet une infraction comme l'ont décidé les parlementaires libanais. Soit. Mais alors, de grâce, quelle est dans une telle situation, l'intérêt social que le tribunal offre au jeune homme comme alternatif à son emprisonnement ferme, le mariage? Ce n'est dans l'intérêt de personne! Ni de l'homme (qui ne souhaite pas sincèrement se marier), ni de la femme (qui épousera un homme qui ne la désire pas vraiment), ni d'ailleurs de la société (de former des couples frustrés). Le Liban vient d'inventer le « mariage forcé » pour les hommes comme pour les femmes! Affligeant.

- Prenons maintenant le cas d'un garçon qui accepte le mariage et d'une fille qui le refuse finalement, car elle se sent trahie, ce qui est parfaitement son droit. Eh bien figurez-vous, que selon la législation libanaise, le jeune peut être envoyé en prison quand même et pour six mois svp, pour avoir trompé et défloré la fille. Hallucinant.

 VII  DES HOMMES POLITIQUES ET RELIGIEUX LARGUÉS SUR LA QUESTION

Beaucoup de lecteurs et de lectrices s'offusqueront à l'idée qu'on puisse mettre tout le monde dans le même sac. C'est peut-être injuste, il n'empêche que c'est parfaitement justifié. Tour d'horizon des principales réactions.

- Michel Aoun, président de la République libanaise et ancien chef du Courant patriotique libre : aucune réaction sur Twitter à ce sujet. Et pourtant, il aura à signer la nouvelle loi, donc à promulguer et à couvrir les nouvelles dispositions du Code pénal libanais.

- Saad Hariri, Premier ministre et chef du Courant du Futur : « Aujourd'hui l'article 522 a été abrogé du Code pénal. Il a été demandé au ministre d'Etat aux Affaires féminines de soumettre un projet de loi visant à modifier les articles 505 et 518. En plus, une campagne de sensibilisation a été lancée pour réclamer une loi criminalisant le harcèlement. » On dirait le chef de l'opposition et non le chef du gouvernement.

- Jean Oghassabian, ministre d'Etat des Affaires de la femme: « Tout en se félicitant de l'annulation de l'article 522 du Code pénal, nous avons des réserves sur le maintien des articles 505 et 518. Pas d'exception pour échapper au crime du viol. » Comment ça des réserves, alors qu'il s'agirait de viol? Mais la loi c'est toi! Plus tard, l'agence nationale de l'information nous a appris que le ministre a rajouté que « le ministère des Affaires féminines soumettra au Conseil des ministres, un projet de loi pour abolir ces articles qui portent préjudice au droit de la femme et qui encouragent le mariage des mineurs ». Non mais, faut pas se presser ?

- Gebran Bassil, ministre des Affaires étrangères et actuel président du Courant patriotique libre, disposant de l'un des deux plus grands blocs de députés au Parlement libanais : aucune réaction sur Twitter à ce sujet. Et pourtant, le gendre du président a la réputation d'être un ministre omniprésent-polyvalent.

- Samir Geagea, président du parti des Forces libanaises, qui a aussitôt commencé une campagne pour « l'abolition de tous les effets de l'article 522 du Code pénal » : aucune réaction sur Twitter, sujet secondaire sans doute, relégué au soldat Keyrouz.

- Walid Joumblatt, député et chef du Parti socialiste progressiste, grand consommateur d'émoticônes à ses heures perdues : « Malgré l'abrogation de l'article 522, qui est un progrès partiel, il aurait fallu supprimer les articles 505 et 518. Quand allons-nous atteindre un droit civil au Liban ». Peut-être bien quand on aura des citoyens qui n'élisent plus à l'aveugle des législateurs qui se cachent derrière ces « il aurait fallu ».

- Samy Gemayel, chef du parti des Kataeb : « Félicitations à la femme libanaise pour l'abrogation de l'article 522 du Code pénal. Je proposerai l'abolition des articles 505 et 518, pour éliminer la discrimination qui reste et la réalisation de l'égalité complète ». Mais oui, il faut étaler le plaisir, on ne va quand même pas faire tout ça d'un coup.

- Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah : aucun signal détectée sur aucun des moyens de communication mis à la disposition de l'humanité. Même pas sur Snapchat et encore moins via le téléphone arabe. Sujet sans aucun intérêt pour la « résistance » ou peut être, une loi en harmonie avec l'idéologie du parti. Mais bon, faut pas lui en vouloir, il est occupé à protéger le Liban de Daech.

- Nabih Berri, président du parti Amal : rien. Et rien d'étonnant de la part de celui qui ouvre et ferme le Parlement comme et quand bon lui semble depuis depuis 1992.

- Imad el-Hott, député de la Jamaa el-Islamiya (islamiste modéré), précise sur sa page Facebook que l'article 522 du Code pénal a été supprimé « tout en tenant compte des coutumes et des traditions libanaises au sein de la société libanaise ». Même son de cloche chez Samir Jisr, député Futur de Tripoli. Tiens, tiens, pas très difficile de deviner où ils veulent en venir.

- Elie Keyrouz, député du parti des Forces libanaises, à l'origine de la proposition de loi : « Cette loi ne représente pas mon ambition d’abolir l’article 522 ». Excellent, sauf que le député ne semble pas détenir des comptes sur les réseaux sociaux. Non mais, pourquoi faire, hein?

- Robert Ghanem, député du Courant du Futur, lui, il fanfaronne depuis février : « Tous ces articles sont devenus plus conformes à la réalité. Nous avons pris en compte l'ensemble de la situation libanaise, c'est-à-dire les coutumes libanaises, ainsi que toutes les particularités qui distinguent la société libanaise des autres pays, puisque nous avons encore des clans, des tribus et des moeurs qui diffèrent totalement des autres. » Quel esprit perspicace animé par un sens aigu du droit, de la justice, du devoir et des responsabilités. Et dire qu'on l'a raté comme président de la République. C'est sans l'ombre d'un doute, la déclaration la plus grave de toutes, car elle émane du président de la Commission parlementaire de l'Administration et de la Justice, celle qui est à l'origine du texte voté.

- Parmi les absences remarquées, il y a bien entendu celles des hommes religieux, chrétiens et musulmans. Même les plus bavards, comme le patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, Bechara Raï, et le métropolite grec-orthodoxe de Beyrouth, Elias Audi, n'ont pas jugé utile de commenter cette actualité législative. Il faut reconnaître que ce n'est pas pour leur déplaire.

 VIII  DES FEMMES POLITIQUES QUI BRILLENT PAR LEUR APATHIE

Hélas, c'est la triste vérité, prouvée par trois éléments.

- Le premier concerne le silence radio des quatre députées libanaises, qui brillent par leur absence des fronts où elles devraient être en première ligne. Déjà que le sex ratio du Parlement libanais est au ras des pâquerettes, 124/4. L'égalité des sexes, les droits de la femme, la loi sur le viol ou le quota féminin, c'est à peine si elles font le minimum syndical.

- Le deuxième concerne la commission parlementaire de l'Administration et de la Justice qui fait la pluie et le beau temps au Parlement libanais. C'est elle qui a accouché du texte bâclé voté le 16 août. Elle comprend 17 membres issus des principales formations politiques libanaises. Eh bien figurez-vous que le sex-ratio de cette commission clé est de 17/0, eh oui, 17 hommes pour 0 femme. Bienvenue au Liban, un cancre dans le domaine de l'égalité des sexes.

- Le troisième concerne la commission de la Femme, qui est présidée par la députée Gilberte Zouein (Courant patriotique libre), « fille de ». En 12 ans de mandat, les Libanais ignorent toujours le timbre de sa voix. Dans cette commission, on retrouve aussi la députée Nayla Tuéni (élue par les voix FL, mais indépendante), « fille de », qui remue ciel et terre pour ne pas faire de vagues. Et au lieu que ces quatre députées concentrent leur force dans cette commission clé des droits de la femme, les deux autres députées n'y participent pas. Du coup le sex-ratio de la commission de la Femme au Liban est de 10/2. Bahia Hariri (Courant du Futur), « sœur de », s'active avec la plus grande discrétion et Sithrida Geagea (parti des Forces libanaises), « femme de », ne se donne même pas la peine de prendre part à une commission parlementaire. Enno, bedda7ik BB, lachou?

Et voilà, comment voulez-vous dans ce contexte bouleverser la donne avec des femmes politiques aussi apathiques? Mais c'est sans compter sur Claudine Aoun Roukouz, « fille de » et fraichement nommée présidente du Conseil national de la femme. « On continue à ancrer le mariage précoce et le mariage sous la contrainte. Nous au Conseil... nous continuerons à demander l'abolition complète de l'article 522 ». Et c'est à peu près tout ce qui semble la choquer dans la nouvelle loi.

 IX  DES POLITICIENS CONSERVATEURS NE PEUVENT PAS LÉGIFÉRER SUR LES RELATIONS SEXUELLES DES LIBANAIS

Après ce survol des réactions des hommes et des femmes politiques, trois choses frappent.

. Primo, tous ceux et celles qui ont réagi, ou pas réagi d'ailleurs, se comportent et s'expriment, comme s'ils sont des visiteurs de l'Etat libanais, sans responsabilité officielle et sans influence sur la prise de décision au Liban. C'est fascinant! Rappelez-vous de ce point, c'est toujours le cas, quelque soit le sujet.

. Secundo, aucun responsable libanais homme ou femme, ne semble mesurer la gravité du maintien des dispositions aussi primitives dans le Code pénal libanais ou éprouver une quelconque honte à ce sujet. Ils réagissent ou ne réagissent pas, comme si de rien n'était.

. Tertio, les rares personnalités qui semblent être un peu conscientes du deuxième point, se concentrent surtout à dénoncer le « mariage des mineures », mais passent à côté des autres tares de la nouvelle législation : du choix absurde donné au coupable d'une relation sexuelle avec une mineur (la prison ou le mariage), du maintien de l'âge nubile au Liban (l'âge de mariage) en dessous de l'âge de la majorité sexuelle (l'âge où l'on peut avoir des relations sexuelles librement, fixé à 18 ans au Liban), de la reconnaissance directe par l'Etat libanais du mariage à 15 ans, de la non pénalisation du viol conjugal, de la culpabilisation des relations sexuelles hors mariage et de l'élévation de la virginité en une valeur sociale de grande importance et du mariage forcé des hommes et des femmes, adultes ou mineurs.

 X  MICHEL AOUN ET SAAD HARIRI DOIVENT FORCER LE PARLEMENT À REVOIR SA COPIE

Nous avons des réserves, il aurait fallu, nous continuerons à demander, on proposera l'abolition, nous soumettrons un projet de loi, et j'en passe et des meilleures, toutes ces formules bidon ne sont pas valides. 2aret 7aké. La principale question qui se pose aujourd'hui est de savoir, pourquoi les politiciens frileux du Liban n'ont pas eu le courage de nettoyer le Code pénal libanais des dispositions archaïques citées précédemment?

Si l'on croit tous les partis libanais, on avait une majorité parlementaire très confortable pour le faire. Et pourtant, les dirigeants libanais ne l'ont pas fait. Alors de deux choses l'une : soit certains parlementaires sont hypocrites, ils disent qu'ils sont pour ce grand nettoyage, mais au fond ils sont contre ; soit la perspective électorale du printemps 2018, poussent certains d'entre eux à sacrifier l'honneur du Liban tout entier, et de ses femmes en particulier, sur l'autel de coutumes primitives d'une époque révolue de contrées lointaines de notre pays. Dans tous les cas, assez de balivernes, il est claire que ceux qui sont pour le nettoyage du Code pénal libanais se sont arrangés avec ceux qui sont contre, selon le principe donnant-donnant. Donc, tous responsables, tous coupables.

Accorder une immunité judiciaire à un adulte qui a une relation sexuelle avec une mineure, et lui offrir en récompense la possibilité de se marier avec sa victime pour échapper à la prison, dans le cadre du respect de je ne sais quelles coutumes libanaises, fera honte aux dirigeants du Liban encore longtemps. Qu'ils le veuillent ou pas, en décidant de voter les arrangements des articles 505 et 518, les dirigeants libanais acceptent de parrainer ces pratiques d'un autre temps. La a3raf, la taqalid, la ballout, wala man ya7zaroune. L'Etat est souverain. Il lui revient seul de fixer ce qui autorisé par la loi et ce qui ne l'est pas. Les parlementaires libanais doivent se ressaisir et voter des dispositions plus ambitieuses pour mieux lutter contre le mariage des mineurs, fixer l'âge nubile à 18 ans, se débarrasser de la disposition qui permet à un coupable adulte ayant couché avec une mineure de 15-18 ans d'être blanchi en épousant sa victime, pénaliser le viol conjugal, dépénaliser les relations sexuelles hors mariage, lutter contre les mariages forcés et démystifier la virginité.

Pour les garder sous pression, je ne peux que recommander au président de la République, Michel Aoun, et au Premier ministre, Saad Hariri, de ne pas promulguer cette loi bâclée en l'état et de la retourner illico presto à ses défaillants rédacteurs, pour être revue, corrigée et adaptée, non à une soi-disant réalité libanaise, qui fait honte au Liban et aux Libanaises, mais au droit international et aux pratiques légales des pays développés. Mais enfin, on se fout de la gueule de qui, tout le monde sait qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud.