mardi 5 décembre 2017

Mort de l'écrivain et académicien franco-libanais, eh oui!, Jean d'Ormesson (Art.493)


Si « les belles histoires n'arrivent qu'à ceux qui savent les raconter », alors Jean d'Ormesson en est le maitre incontesté. Hélas, il s'est éteint ce matin. Une commune d'Ile-de-France lui rend déjà hommage. Depuis 1630 d'ailleurs. C'est Ormesson-sur-Marne, l'ancienne seigneurie d’Amboile, là où ses ancêtres s'étaient installés, à une quinzaine de kilomètres au sud-est de Paris. L'écrivain vient d'une famille de nobles par sa mère et de diplomates par son père. Cette filiation lui a donné deux caractères essentiels de sa personnalité, transmis sans doute par son éducation, plutôt qu'acquis par l'hérédité : le sens de la noblesse et de la diplomatie.

Il est Français. Tout le monde le sait. Mais peu de gens savent aussi qu'il est Libanais également, de coeur et de nationalité ! Jean d'Ormesson était de ce fait un Franco-Libanais, depuis 1989. Pour être juste, disons Libano-Français. Sa seconde nationalité lui a été accordée lors de son séjour à Beyrouth à une époque où le pays du Cèdre était soumis à un déluge de feu et de fer par l'armée syrienne de Hafez el-Assad, le père de Bachar, le dernier tyran des Assad. Il s'était rendu à Baabda comme plusieurs personnalités françaises, dont l'abbé Pierre (eh oui!), Jean-François Deniau, Philippe Léotard, Daniel Rondeau, et même BHL himself, (Bernard-Henri Lévy en chair et en os à Beyrouth !), pendant l'embrasement du Liban au cours de la guerre de Libération lancée par le général Michel Aoun pour mettre fin à l'occupation syrienne du Liban. Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts, Jean d'O est décédé ce matin à l'âge de 92 ans, Michel Aoun est retourné à Baabda comme président de la République il y a un an et la tyrannie des Assad continue depuis 2011 à déverser son déluge de feu et de fer au Moyen-Orient, sur la Syrie aujourd'hui, comme sur le Liban hier.

Pour la petit histoire, Jean d'Ormesson n'a pas eu son bac du premier coup. Ah bon! Mais bon, ce n'était pas le même bac. Il a fait ensuite Henri IV et l'Ecole normale, eh oui. Il possédait plusieurs licences, de lettres, d'histoire et de philosophie. Il est passé par l'Unesco, comme secrétaire général et président, et par l'Académie française, dont il était membre depuis 1973. Il a travaillé au Figaro comme directeur général.

Ses romans sont à son image, riches et denses, saisissants, pleins d'humour, d'intrigues et d'anecdotes, où il est souvent difficile de séparer la fiction de l'autobiographie. Ah cette confusion des genres le faisait jubiler ! Mon préféré, c'est de loin « Histoire du Juif errant », moi qui se passionne pour l'exploration historico-géographique, et surtout, depuis qu'une compatriote antisémite a pété un câble en se cognant la tête contre mon mur récemment, à la lecture d'un de mes réquisitoires contre le Hezbollah, et m'a traité de « sale juif ».

Le roman de Jean d'O raconte l'histoire de Simon, un homme mystérieux qui débarque à Venise en 1980. Il vient de loin, très loin même, il apparait par miracle pour disparaitre par enchantement. Il conte et raconte ses histoires, qui se situent entre le mythe et la réalité. Nul ne sait vraiment ce qu'il en est. Il a connu l'empereur romain Néron et l'explorateur génois Christophe Colomb, les Arabes ainsi que les Vikings et les Chinois, Les Mille et Une Nuits comme la soeur de Napoléon, Pauline Borghèse, qui était d'une beauté remarquable. Cordonnier à Jérusalem en l'an 0, il accompagnera les Croisés sur la route du retour en Terre sainte et assistera à l'opération israélienne d'Entebbe en Ouganda en 1976. Son péché est lourd à porter. Il faudra plusieurs vies pour l'expier. Il a refusé un verre d'eau à Jésus de Nazareth lors du chemin de croix ! Depuis, il est condamné à errer dans l'espace temps et aux quatre coins de la Méditerranée, sous des identités diverses. Il ne peut connaitre ni la paix intérieure ni le repos éternel.

A l'heure des hommages sans nuances, il faut tout de même signaler quelques fausses notes. Deux exemples pour les illustrer. L'un récent. Ça se passe en 2003. Le sympathique Jean d'O a été soupçonné avec sa richissime épouse d'avoir dissimulé 16 millions d'euros à l'administration fiscale française. L'affaire fut classée pour vice de forme et défaut de coopération internationale.

L'autre exemple nous conduit dans le domaine politique. Pas au sens étroit bien évidemment, comme son soutien à Nicolas Sarkozy en 2012 et sa répulsion pour la gauche en général et pour François Hollande en particulier, mais au sens large. Jean d'Ormesson se considérait comme « un homme de droite, un gaulliste européen, qui a beaucoup d'idées de gauche, des idées d'égalité et de progrès ». Toujours est-il que dans le passé, entre 1975 et 1976, il est intervenu pour faire interdire la diffusion de « Un air de liberté », une chanson à charge de l'auteur-compositeur-interprète français, Jean Ferrat, un des grands noms de la chanson française, écrite après un article de l'écrivain-journaliste paru dans Le Figaro. Bon, il faut dire que ce grand fidèle aux idéaux communistes n'avait pas mâché ses mots. « Les guerres du mensonge, les guerres coloniales / C'est vous et vos pareils qui en êtes tuteurs / Quand vous les approuviez à longueur de journal / Votre plume signait trente années de malheur (…) Ah monsieur d'Ormesson / Vous osez déclarer / Qu'un air de liberté / Flottait sur Saïgon / Avant que cette ville s'appelle Ville Ho-Chi-Minh (…) Nous disions que la guerre était perdue d'avance / Et cent mille Français allaient mourir en vain / Contre un peuple luttant pour son indépendance / Oui vous avez un peu de ce sang sur les mains (…) Mais regardez-vous donc un matin dans la glace / Patron du Figaro songez à Beaumarchais / Il saute de sa tombe en faisant la grimace / Les maîtres ont encore une âme de valet. » Plus tard, Jean Ferrat avouera quand même : « Je n'ai rien contre lui, contre l'homme privé. Mais c'est ce qu'il représente (...) la presse de la grande bourgeoisie qui a toujours soutenu les guerres coloniales ».

Sur le plan privé, Jean d'Ormesson était d'une discrétion incroyable. Tout ce qu'on sait de lui c'est qu'il a épousé sur le tard, à l'âge de 37 ans, Françoise Béghin, la benjamine du magnat de la presse (Figaro, Paris Match) et du sucre (Béghin-Say). Il a toujours voulu faire croire, que lui, ce bel homme, le grand séducteur au regard coquin et qui a bon esprit, s'est juste contenté de se rincer l'oeil de temps à autre !

« Histoire du Juif errant » est un roman délicieux. Il résume à merveille le personnage exceptionnel qu'était Jean d'Ormesson. Un homme authentique et modeste, d'une richesse intellectuelle insoupçonnée, parlant souvent de lui sans jamais tomber dans le nombrilisme et sans jamais ennuyer son auditoire un instant. Il avait une maitrise absolue de l'art de la conversation. Il pouvait sortir de n'importe quelle cour d'Europe. Je le vois très bien à Versailles sous le règne du Roi-Soleil. Jean d'Ormesson est aujourd'hui, plus que jamais auparavant, un immortel. Il est une invitation à l'excellence, l'élégance et la bonne humeur. Qui veut vraiment lui rendre hommage, n'a qu'une chose à faire, embrasser la langue de Molière et porter la belle parole.

samedi 2 décembre 2017

Quand un poète soi-disant athée et marxiste, osant rêver d'épouser Marie et d'être le père de Jésus, passe son temps à glorifier le Hezbollah et Hassan Nasrallah! Bienvenue dans le monde surréaliste libanais (Art.492)


Tout a commencé par un post nombriliste sur le réseau des réseaux. Un de plus me diriez-vous, comme les miens et les vôtres, un de trop pour lui. Il n'y a même pas de trait d'esprit pour parler de sarcasme! C'est une blague à 5 piastres, comme il y en a à la pelle sur l'agora des temps modernes, dont l'unique but est de faire des vagues. Objectif atteint, sauf qu'Ahmad Sbeity, un poète libanais connu sous le nom de « Moustafa Sbeity », n'a pas prévu le déferlement qui s'ensuivit sur les côtes orientales de la Méditerranée. « Je suis triste, pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas demandé d'épouser la Vierge Marie pour engendrer Jésus? »

"#Poète_de_la_Résistance (Hezbollah)
et nous en sommes fiers,
#Moustafa_Sbeity", Lorca Sbeity
(fille du poète, journaliste, 1 décembre)
La réponse est simple: parce que tu es un bouffon qu'on ne peut pas prendre au sérieux, qui se présente soi-disant comme un homme athée et marxiste, alors qu'il passe le plus clair de son temps à glorifier une anomalie constitutionnelle, un parti libanais et une milice chiite armée, le Hezbollah, classée terroriste et accusée d'assassinats politiques, adhérant au concept géo-politico-théologique de Wilayat el-Fakih, de ses propres aveux, qui se place sous la tutelle du Guide suprême de la République islamique chiite d'Iran, Ali Khameneï, et qui dit haut et fort, urbi et orbi, que son projet reste l'établissement d'une république islamique chiite au Liban, la dernière fois c'était en 2016 sur la chaine al-Mayadeen, lors de l'émission « Des islamistes, mais encore », dans la bouche de Naïm Qassem, le numéro deux du Hezbollah! C'est long comme paragraphe, mais c'est pour souligner à quel point l'athéisme et le marxisme de cet homme sont deux feuilles de vigne qui cachent mal son positionnement communautaire.

Cela étant dit, pour la énième fois, il est judicieux d'aller au-delà de la petite histoire pour rappeler les évidences de circonstance.

. Primo, la liberté d'expression n'est pas un marché aux poissons ou une vente à la criée, où tout est permis et où il suffit de hurler plus fort que les autres pour attirer l'attention et vendre sa camelote. Elle est régie par des lois et cadrée par de nombreuses interdictions, aussi bien au Liban et en Iran, qu'en France et aux Etats-Unis. Nulle part dans le monde démocratique, même sur le mur de Bakhos Baalbaki, la liberté d'expression est absolue. 

. Secundo, qui s'estime léser, a parfaitement le droit de porter plainte pour obtenir réparation. Il revient à la justice et à la justice seule de se prononcer s'il y a eu violation des lois en vigueur et en la matière.

. Tertio, on ne peut pas demander l'application des lois d'une manière arbitraire, sous peine de tomber dans la schizophrénie politique. C'est la base même de l'état de droit. Quand le réalisateur libanais Ziad Doueiry se rend en Israël en violation des lois libanaises en vigueur, on ne peut pas le mettre à l'abri de la justice libanaise en prétextant que sa visite était culturelle et il est détenteur des nationalités française et américaine, car la loi ne prévoit tout simplement pas ces exceptions. En lui accordant une immunité, qui n'est pas donnée à tous les Libanais, on a créé une exception arbitraire, décrétée selon la tête du client. Je n'adhère pas à ce genre de pratiques. C'est le fonctionnement de base des républiques bananières! Pour cette raison, j'avais affirmé à l'époque, qui trouve les ennuis judiciaires de Ziad Doueiry déplacés doit avoir le courage de militer clairement pour l'abolition de l'article 285 qui interdit aux Libanais de se rendre en Israël. Peu de gens l'ont fait. Idem pour l'affaire du poète libanais. Qui trouve que les ennuis judiciaires de Moustafa Sbeity sont déplacés doit militer clairement pour l'abolition des articles 317, 473 et 474 du Code pénal libanais, qui pénalisent tout ce qui provoque ou nourrit « la discorde communautaire ou raciale » et « le conflit entre les communautés de la nation », mais aussi « le blasphème du nom de Dieu », ainsi que « la diffamation et le mépris des rites religieux ». Là aussi peu de gens l'ont fait. Personnellement, je ne suis pas favorable à l'abolition de ces articles dans l'état actuel des mentalités libanaises. Il y a d'autres urgences et le problème est ailleurs.

Certains pourraient me reprocher d'avoir perdu mon « esprit Charlie ». Ils devraient bien lire et relire ces évidences. Seuls des ignares ne savent pas qu'en France, la caricature n'a que la limite de l'imagination, ce qui n'est absolument pas le cas de l'écrit ou du contexte libanais ! J'étais Charlie, je suis Charlie et je resterai Charlie, pour une autre raison aussi: nul n'a le droit d'ôter une vie, sous le prétexte moyenâgeux et caduc du blasphème, encore moins un terroriste islamiste, usurpateur de l'islam.

Les propos de Moustafa Sbeity ont provoqué une vague d'indignations au Liban, aussi bien dans les milieux musulmans que chrétiens. Ils sont perçus comme offensants à la fois pour Marie, qui a une place importante dans le Coran et dont la grossesse est considérée ayant une nature divine dans les Evangiles, et non terrestre, et surtout pour Jésus, prophète pour les Musulmans et fils de Dieu incarné pour les Chrétiens. Le poète libanais ne pouvait donc pas ignorer où il mettait les pieds : dans un champ de mines religieuses ! Dans un premier temps, il a tenté d'attribuer « ses propos » à des hackers. Dans un second temps, il s'est excusé. Dans un troisième temps, il a tout mis sur la faute de l'alcool et des ennuis personnels. Allons, il fallait éviter le whisky frelaté et se rabattre sur un bon Beaujolais nouveau, voire du Prozac, au lieu de se défouler sur la pauvre Marie ! La 7awla wala qouwata ella bellah, ya 3adra dakhil esmik.

La plus violente charge contre le poète est venue de la part de cheikh Mohammad Hussein Hage, président d'un centre culturel chiite au Liban. Le religieux trouve que « les atteintes aux prophètes Jésus et Marie, qui concernent aussi bien les Chrétiens que les Musulmans », justifient les poursuites judiciaires, une punition religieuse et même la mort, pour cause d'apostasie, comme dans l'affaire de Salman Rushdie. Waouh! Franchement, j'étais plus inquiet en lisant ces graves propos moyenâgeux que devant les âneries d'un poète soulard sur Facebook. Heureusement qu'on n'en est pas là. Côté chrétien, c'était le branle-bas de combat. Le Centre catholique d'information, un extraordinaire organe de censure au Liban, a mis tout son poids pour faire arrêter le poète libanais. Ce fut le cas, depuis le 27 novembre svp. Et c'est là où réside le scandale de cette affaire.

"Est daechien quiconque s'imagine
que la Vierge a besoin d'un geôlier
pour défendre sa sainteté...
De Rome je dis... c'est honteux.
#Libérez_Moustafa_Sbeiry"

Encore un qui passe à côté de l'essentiel!
Et pourtant, Jean Aziz est le conseiller
du président de la République libanaise,
Michel Aoun, qui rappelons-le, a signé
un certain "Document d'entente"
avec le Hezbollah en fév. 2006
Cette arrestation est regrettable. Mais là aussi, une grande partie des Libanais ignorent comme se passent les choses au niveau judiciaire, même dans un Etat de droit. Quand une affaire est portée devant la police et la justice, la « personne accusée » doit être entendue. Il n'y a rien de plus normal ! Ça ne se passe pas par Whatsapp ou par SMS, mais live dans un face-à-face où on lui signifie ce qu'on lui reproche et on note ce qu'elle a à dire pour s'en défendre. Le problème dans un pays comme le Liban où l'état de droit laisse parfois à désirer, c'est qu'on confond tout et on fait dans l'arbitraire. Si l'arrestation et la garde à vue prolongée se justifient dans le cas de violences conjugales, de meurtres et de terrorisme, où il est impératif de neutraliser une personne qui présente un danger pour autrui et pour la société, la convocation et la comparution volontaire sont largement suffisantes dans des affaires banales, où les personnes concernées ne présentent aucun danger pour autrui et pour la société. Marcel Ghanem a bénéficié de ces dernières récemment (on lui reproche de s'être moqué des dirigeants libanais, dont le président de la République). Pas Ziad Doueiry et Moustafa Sbeity. Ce qui navrant au Liban, c'est que peu de gens sont conscients de cette confusion arbitraire, alors que ce genre d'affaires se répètent régulièrement. Plus grave encore, aucun parti politique libanais n'en est conscient ou ne s'est engagé à légiférer afin de traiter les affaires judiciaires libanaises selon leur gravité, pour mettre un terme définitif aux arrestations arbitraires et aux gardes à vue prolongées, toutes deux abusives, pour un oui ou pour un non. Avis aux amateurs et aux candidats aux prochaines élections législatives de mai 2018. Il est grand temps de nettoyer le Code pénal libanais et nos pratiques judiciaires d'une telle disposition archaïque. On ne garde personne à vue pendant plusieurs jours (six jours déjà pour Moustafa Sbeity!), parce qu'il aurait manqué de respect à Dieu, ses prophètes, ses saints et ses présidents, selon des mortels qui ont oublié qu'ils le sont et qui se croient investis d'une quadruple mission par le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Eternel et le Magistrat suprême. 

mardi 24 octobre 2017

Albert Einstein : de la théorie sur la relativité au secret du bonheur, en passant par le nucléaire, le sionisme et le fantasque (Art.476)


C'est un événement qui se déroule pas loin de chez nous. A 237 km de Beyrouth, à vol d'oiseau. Mais vous ne pourrez pas y aller, l'article 285 du Code pénal libanais vous en empêche. A moins d'invoquer la jurisprudence « Ziad Doueiry » ou « Irangate », au choix, c'est tout aussi recevable. Enno chou, ness bé samné wou ness be zeit!  

Aujourd'hui seront vendues aux enchères dans la ville de Jérusalem, deux notes d'Albert Einstein, l'un des plus grands scientifiques de l'histoire, dont l'une concernant le secret du bonheur. Physicien célèbre qui a travaillé sur la « théorie de la relativité », il a eu plusieurs nationalités dans sa vie. Né Allemand, mort Américain, et entre les deux, il fut Suisse et même apatride pendant cinq ans. « E=mc2 », c'est lui. « Deux choses sont infinies: l’univers et la bêtise humaine. En ce qui concerne l’univers, je n’en ai pas acquis la certitude absolue », c'est encore lui. Bienvenue dans l'univers de celui qui personnifie le mieux l'intelligence humaine.


Photo authentique d'Albert Einstein,
fêtant ses 72 ans avec des amis à Princeton (1951)

En découvrant la science très jeune, Einstein perdit une fois pour toutes sa foi religieuse dans le judaïsme. Peu de gens savent aussi que ce génie était dyslexique et un étudiant pas très discipliné. Ce qui ne l'a pas empêché d'obtenir un prix Nobel de physique. Il épousa en seconde noce sa cousine, Elsa. Avec l'arrivée des nazis au pouvoir, il s'est installé définitivement aux Etats-Unis. Il était pacifique avec des opinions politiques plutôt socialistes. Il détestait les institutions militaires. Pour lui une « moelle épinière » suffit pour pouvoir défiler en rangs serrés sur une musique militaire.


La vie d'Albert Einstein est entachée de deux points noirs. Le premier réside dans son soutien actif au mouvement sioniste, au moment de l'effondrement de l'empire ottoman et de son dépeçage par les puissances européennes, la France et le Royaume Uni. C'était un moment crucial car c'était la période où le mouvement était le plus actif et avait le plus besoin de figures importantes. En 1920, il aidera Chaim Weizmann, futur premier président de l'Etat d'Israël, à récolter des fonds aux Etats-Unis, sachant au passage, que le nouveau président de l'Organisation sioniste mondiale faisait du lobbying par ailleurs, auprès du Premier ministre britannique de l'époque, pour dérober l'or bleu du pays du Cèdre, où coulaient jadis au temps biblique le lait et le miel. Chaim Weizmann expliquait à David Lloyd George que « tout l'avenir économique de la Palestine dépend de son approvisionnement en eau (…) nous considérons qu'il est essentiel que la frontière nord de la Palestine englobe la vallée du Litani (Liban) sur une distance de près de 25 miles, ainsi que les flancs ouest et sud du mont Hermon (Jabal el-Cheikh, une montagne de l'Anti-Liban) ». En tout cas, Albert Einstein était tout sauf apolitique. Peu de temps après cette tournée américaine, il a adressée une lettre le 27 juin 1921 à l'assemblée sioniste, où il a clairement exprimé son souhait de voir s'installer sur la Terre sainte « une patrie pour notre culture nationale (juive) » et que la Palestine devienne « un centre spirituel pour la communauté juive du monde »


Beaucoup de gens connaissent tous ces détails, mais puisque que nous y sommes et par curiosité, je vous propose d'aller plus loin. Pour nous aider dans cette tâche, il n'y a rien de mieux que de lire l'ouvrage « About Zionism », publié aux éditions The Macmillan Company à New York en 1931. Ce livre regroupe des discours et des lettres d'Albert Einstein sur le sujet. Il est très instructif. Morceaux choisis, classés par ordre chronologique. 

- 1921 : « Pour moi le sionisme n'est pas seulement une question de colonisation... Le sentiment de nationalisme juif doit être développé à la fois en Palestine et partout ailleurs. Il est en effet déplorable de nier la nationalité juive à la diaspora... Chaque juif a le devoir de protéger ses coreligionnaires. » 


- 1921 : « La reconstruction de la Palestine n'est pas pour nous les Juifs une simple question de charité ou d'émigration: c'est un problème d'une importance capitale pour le peuple juif... C'est à partir de ce point de vue que je regarde le mouvement sioniste. L'histoire nous a aujourd'hui assigné la tâche de contribuer activement à la reconstruction économique et culturelle de la Palestine. Des hommes de génie inspirés et visionnaires ont jeté les bases de notre travail... Ça serait bien si nous sentions tous la pleine signification de cette œuvre et si nous contribuions plus à son succès. » 

- 1923 : « Je suis convaincu que notre travail de colonisation en Palestine sera couronné de succès dans la mesure où nous y créerons une communauté complètement cohérente, bien adaptée pour former un centre moral et spirituel pour le peuple juif... La Palestine ne résoudra pas le problème juif, mais son développement signifiera une renaissance de l'âme du peuple juif. » 

- 1926 : « Tout juif qui se soucie de la santé et de la dignité de la communauté juive doit coopérer de tout son pouvoir à la réalisation de l'idéal de (Theodor) Herzl. »

- 1927 : « Le problème de la Palestine, tel que je le vois, est... d'abord l'affaire de l'établissement des Juifs dans le pays. Cela exige une assistance internationale à grande échelle. »

- 1925 : « Le nationalisme juif est aujourd'hui une nécessité car ce n'est que par la consolidation de notre vie nationale que nous pourrons éliminer les conflits dont souffrent actuellement les Juifs. Espérons que le moment viendra, bientôt, où ce nationalisme deviendra tellement évident qu'il ne sera plus nécessaire pour nous de lui accorder une importance particulière. » 

- 1929: « La première et la plus importante (chose à faire pour éviter les conflits en Palestine) est la création d'un modus vivendi (manière de vivre) avec le peuple arabe... Le plus grand danger dans la situation actuelle est ce chauvinisme aveugle qui peut gagner du terrain dans nos rangs. »

- 1929: « Au cours d'une brève décennie (années 1920)... 100 000 Juifs choisis sont entrés en Palestine pour racheter par leur travail physique la terre presque abandonnée. Les déserts étaient irrigués, les forêts plantées, les marécages drainés et les maladies paralysantes atténuées... 

Des foules arabes organisées et fanatisées par des intrigants politiques travaillant sur la fureur religieuse des ignorants, ont attaqué des colonies juives dispersées, ils ont assassinées et pillées partout où aucune résistance n'était offerte... N'est-il donc pas étonnant qu'une orgie d'une telle brutalité sur une population pacifique ait été utilisée par une partie de la presse britannique pour une campagne de propagande dirigée non contre les auteurs et les instigateurs de ces brutalités, mais contre leurs victimes? Non moins décevant est le degré étonnant d'ignorance de beaucoup d'organes de presse de l'accomplissement de la reconstruction juive en Palestine... Notre génération n'a vu aucun effort national d'une telle intensité spirituelle et d'une telle dévotion héroïque comme celui que les Juifs ont montré au cours des dix dernières années en faveur d'un travail de paix en Palestine... 

Le sionisme a une double base. Il est né d'une part du fait de la souffrance juive... Les premiers sionistes ont reconnu avec une profonde intuition que le problème juif ne peut être résolu par l'assimilation de l'individu juif à son environnement. L'individualité juive est trop forte pour être effacée par une telle assimilation... 

Le sionisme n'est pas un mouvement inspiré par le chauvinisme... Le sionisme n'aspire pas non plus à priver quiconque en Palestine de tous droits ou possessions dont il pourrait jouir. Au contraire, nous sommes convaincus que nous serons en mesure d'établir une coopération amicale et constructive avec la race arabe... Tout visiteur peut témoigner de l'énorme amélioration de l'économie et de la santé de la population arabe résultant de la colonisation juive... 

Les Juifs n'abandonneront jamais le travail de reconstruction qu'ils ont entrepris. La réaction de tous les Juifs, sionistes et non sionistes, aux événements des dernières semaines, a montré cela assez clairement. Mais il est entre les mains du pouvoir mandataire de laisser se poursuivre ou d'entraver matériellement la progression du travail... Je ne peux pas croire que la plus grande puissance coloniale du monde échouera quand elle devra mettre son expérience unique de colonisation au service de la reconstruction de l'ancienne maison du peuple de la Bible. » 

- 1930 : « Je suis convaincu que la dévotion du peuple juif à la Palestine profitera à tous les habitants du pays, non seulement matériellement, mais aussi culturellement et nationalement... Je crois que les deux grands peuples sémitiques (juif et arabe)... peuvent avoir un grand avenir en commun. »

Hélas, on voit bien que même un homme aussi intelligent qu'Einstein est tombé dans le piège de cette double propagande sioniste « d'une terre sans peuple pour un peuple sans terre » et « ils ont transformé le désert en un paradis ». Ce qui est désolant quand on effectue cette recherche approfondie sur l'appréciation du projet sioniste par ce grand génie de la physique, c'est de découvrir un aspect de la personnalité d'Albert Einstein totalement méconnu du public aussi bien en Orient qu'en Occident. Grâce à ces extraits, on retrouve avec étonnement un militant sioniste convaincu et déterminé, un humaniste très sensible à la persécution des ressortissants européens de confession juive, mais aussi un homme aveuglé par ses convictions idéologiques ou disons emporté par une vision utopiste des choses, certes idéaliste mais aussi un peu naïf quand même, usant de toute sa notoriété scientifique pour influencer les opinions publiques occidentales, notamment les communautés juives d'Europe et d'Amérique, ne voyant aucun méfait dans la colonisation juive de la Palestine, hermétique aux souffrances christiano-islamiques et arabo-palestiniennes, déconnecté de la réalité géo-socio-politique et totalement incapable de prévoir la catastrophe que le projet sioniste allait provoquer au Moyen-Orient pour les décennies et les siècles à venir, et dont on n'a pas fini d'en payer le prix. Comme quoi, même en s'appelant Albert Einstein, on peut être un génie dans un domaine et complètement largué dans un autre. Quelques chiffres pour montrer à quel point le physicien s'était trompé : à la fin du 19e siècle, au début du mouvement sioniste, il n'y avait que quelques milliers de Juifs en Palestine ; en 1948, à la création de l'Etat d'Israël, la Palestine était pratiquement vidée de ses habitants, 750 000 Palestiniens des 900 000 qui y résidaient, 385 des 475 villages arabes existants ont été rasés par les colonisateurs juifs venus des quatre coins du monde, notamment d'Europe. Bienvenue en Terre sainte. 



Albert Einstein à droite, lors du voyage au
Japon en 1922, où il a rédigé les deux notes
qui ont été vendues aux enchères à Jérusalem.
L'une d'entre elles portait sur le secret du bonheur,
livré peu de temps après avoir appris que le
prix Nobel de physique de 1921 lui sera attribué.
Cela étant dit, il faut nuancer l'enthousiasme du Prix Nobel pour le projet sioniste par d'autres faits. Albert Einstein a décliné des propositions pour s'installer à Jérusalem et même pour présider l'Etat hébreux. « J'ai passé ma vie à étudier des problèmes objectifs et je manque à la fois de l'aptitude naturelle et de l'expérience nécessaires pour traiter des problèmes humains ». Ce qui peut paraitre en totale contradiction avec tout ce qu'il a dit et écrit autour du projet sioniste ! En tout cas, il ne croyait pas si bien dire. A peine l'Etat d'Israël avait vu le jour, il fut amené à signer en décembre 1948, avec d'autres personnalités juives dont la politologue et philosophe germano-américaine Hannah Arendt, une pétition condamnant le massacre de Deir Yassine commis par les milices juives de Palestine en avril de la même année. Alors que la guerre civile faisait rage et que les Juifs de Jérusalem étaient encerclés par les forces arabo-palestiniennes, des miliciens juifs de l'Irgoun et du groupe Stern-Lehi (des organisations sionistes terroristes, dont la première fut dirigée par Menahem Begin et la seconde par Yitzhak Shamir, deux futurs Premiers ministres d'Israël), procèdent au massacre de 120 à 250 personnes de cette localité située à quelques kilomètres de la ville sainte, dans le but manifeste de forcer les Palestiniens par la terreur, à quitter leurs maisons, leurs villes et leur pays. C'était pour « briser le moral des Arabes, et relever celui des Juifs, affectés par la tournure des événements », comme l'a avoué un commandant de l'Irgoun et même Menahem Begin a reconnu que cela « nous a aidé à nous ouvrir un chemin vers des victoires décisives... les Arabes pris de panique s’enfuirent aux cris de 'Deir Yassine' »

Le second point noir de la vie d'Einstein est d'avoir son nom associé au projet Manhattan, qui a conduit les Etats-Unis à la fabrication de la bombe nucléaire. Mais là aussi, il faut nuancer cette contribution par d'autres faits. C'est pour donner du poids à une lettre qui devait être envoyée par des physiciens hongrois réfugiés aux Etats-Unis à Franklin Roosevelt en 1939, qu'Einstein a accepté d'y associer son nom dans le but de prévenir le président américain que le monde est à l'aube de fabriquer des « bombes d'un nouveau type et extrêmement puissantes ». Il a reconnu plus tard, « j’ai fait une grande erreur dans ma vie, quand j’ai signé cette lettre ». Par la suite, il militera pour le désarmement nucléaire, mais aussi contre la ségrégation raciale et aussi étonnant soit-il, pour le régime végétarien et « le droit à la vie pour toutes les créatures », car « la vie de l'individu n'a de sens qu'au service de l'embellissement et de l'ennoblissement de l'existence de tous les êtres vivants ». C'est Einstein dans toute sa splendeur.


Terminons ce survol biographique de cette personnalité exceptionnelle par une anecdote. Tout le monde a déjà vu la photo du Prix Nobel tirant la langue, mais peu de gens connaissent le contexte. Flash-back. Nous sommes en 1951. Harcelé et agacé par les reporters, Albert Einstein s'apprêtait à fêter son 72e anniversaire avec des amis à Princeton dans le New Jersey, quand le photographe américain Arthur Sasse, lui demande un énième sourire pour la circonstance. Qu'elle fut grande la surprise de ce dernier quand il a découvert après le développement du film qu'il a réussi à immortaliser ce magnifique « pied de nez » d'un grand génie, « destiné à toute l’humanité », comme il dira plus tard. « Cette pose révèle bien mon comportement. J’ai toujours eu de la difficulté à accepter l’autorité et, ici, tirer la langue à un photographe qui s’attend sûrement à une pose plus solennelle, cela signifie que l’on refuse de se prêter au jeu de la représentation, que l’on se refuse à livrer une image de soi conforme aux règles du genre. » 

Note manuscrite d'Albert Einstein,
Imperial Hotel, Tokyo 1922.
Ce qu'on appelle désormais le
"Secret du bonheur selon Einstein"
a été vendue à 1,56 million de dollars

Ah mince, où ai-je la tête, j'ai failli oublier de vous parler de la raison d'être de cet article, la vente aux enchères à Jérusalem de deux notes manuscrites d'Albert Einstein dont l'une portant sur le secret du bonheur. Flash-back plus lointain. Nous sommes en 1922. Einstein se trouve à l'Imperial Hôtel de Tokyo. Il boit du petit lait. Il a appris au cours de son voyage qu'il recevra le prix Nobel de physique de 1921, à l'âge de 42 ans. Un coursier monte lui apporter une missive. Dans l'euphorie, il prend deux papiers et griffonne dessus quelques mots en allemand, avant de les remettre à son messager en lui disant : « Peut-être que si tu as de la chance, ces notes auront beaucoup plus de valeur qu'un simple pourboire ». Il ne croyait pas si bien dire. Enfin, si! Ça, c'est du Einstein. Sur la première, il est écrit : « Une vie tranquille et modeste apporte plus de bonheur que la poursuite du succès qui implique une agitation permanente ». Oh, détrompez-vous, c'est plutôt une invitation à rester authentique et passionné dans la vie plutôt qu'à être pantouflard ou arriviste. Sur la deuxième, il rajoute, un complément d'information précieux à l'intéressé et à la postérité: « Là où il y a une volonté, il y a un chemin ». Vous voyez que j'avais raison. Mais, celle-là, elle n'est pas de lui. Il l'a piqué à Lénine. Le papier vieux de 95 ans s'est vendu à 1,56 million de dollars. Finalement, ce n'est pas le coursier qui a empoché le pourboire! C'est son neveu.